> Schumann sous le masque

Christian Wasselin publie Clara, le Soleil noir de Robert Schumann

Comme il aime à le dire de lui-même, «Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie«. Quoi de mieux alors qu’un «roman historique», où la vérité des faits se mêle de plongées vers l’inconnu, où le savoir musicien fait la part belle à l’emportement onirique ? Ainsi se présente Clara, le Soleil noir de Robert Schumann, récemment paru aux éditions Scali, qui donne tout autant à voir Schumann, que Clara, ou Christian Wasselin. C. W. comme Clara Wieck… ou comme Christian Wasselin ?


Pierre-René Serna : Pourquoi Schumann ?

Christian Wasselin : Pourquoi en effet ? Il faut que je parle un peu de moi…


PRS : Volontiers...

Christian Wasselin
photo Sabine de La Grève

CW : Quand j’avais douze ans, ma vie a pris un nouveau cours, brutalement : j’ai conçu ce que pouvaient être les passions, l’amour, la beauté… quand la musique de Berlioz m’est tombée dessus à l’improviste. J’ai découvert un nouveau monde. Berlioz m’a donné envie évidemment, d’aller plus loin dans cette quête d’émotions, de la beauté et de la musique. Cela m’a porté vers d’autres compositeurs, écrivains ou peintres. Et vers quinze ou seize ans j’ai eu un autre choc, pour la musique de Schumann cette fois. Schumann m’est alors apparu – n’hésitons à le dire – comme un frère. Par son côté fantasque, par ses passions contrariées, par son mélange de taciturnité et d’exaltation, et par son destin ambigu. Je précise toutefois que c’est avant tout la musique qui m’a amené à Schumann ; pas le personnage, mais le compositeur et son œuvre. Par la suite, seulement, je me suis intéressé à l’homme, à sa vie, à ses amours ; j’ai compris – je vais dire une banalité, mais tant pis ! – que l’homme et l’œuvre ne faisaient qu’un. Et le temps passant, est né peu à peu le désir flou d’écrire un ouvrage sur Schumann. L’occasion s’est présentée il y a quelques mois, et j’ai donc répondu favorablement à la commande des éditions Scali.


PRS : Ce livre appelle plusieurs questions : tout d’abord, la formule de la collection, intitulée Roman historique. Un Roman historique, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a de vrai, qu’est-ce qui ressort de la fiction ? Doit-on prendre pour argent comptant chaque mot que vous écrivez ? Ou considérer l’ensemble comme une fable ? Où est la ligne de partage ?

CW : Il faut que je dise d’abord trois mots sur l’esprit de la collection. Les éditions Scali sont spécialisées – ne riez pas ! – dans le Rock’n roll et dans le cinéma. Le directeur de la maison a souhaité adjoindre une collection sur la musique dite sérieuse. Il a eu ainsi l’idée de commander à des auteurs une série de romans, racontant comment des compositeurs ont été amenés à écrire une œuvre musicale. En laissant à chaque auteur le choix de l’œuvre qu’il souhaite traiter. Comme j’aime passionnément la musique de Schumann, et que j’ai une tendresse particulière pour le Carnaval opus 9, qui est à la fois une œuvre de jeunesse et l’œuvre d’un premier accomplissement, je l’ai choisi.


PRS : Ce qui veut dire qu’impérativement chaque livre de cette collection porte sur une œuvre précise…

CW : Oui. Mon ami Bruno Serrou, par exemple, a été amené à raconter comment Richard Strauss en est venu à composer les Quatre derniers lieder. C’est le principe général de la collection. Pour ma part, j’ai donc choisi de traiter le Carnaval, et j’ai narré, avec candeur et enthousiasme, comment le jeune Robert a grandi, a mûri, est né lui aussi aux passions… Je ne sais pas si c’est la part du destin ou de la providence, toujours est-il que je m’intéresse, comme le dit David Cairns, au making of an artist : à la manière dont un artiste est né. Je me suis donc attaché à ce qui a conduit Schumann à devenir compositeur. Car il n’était pas du tout destiné à l’être, contrairement à Mozart par exemple. Raconter ce qu’il est devenu, comment il s’est débattu entre des passions contradictoires, comment il a été amoureux tout simplement, m’a porté à raconter comment il a écrit cette première œuvre importante qu’est le Carnaval, achevée alors qu’il avait 24 ans ou 25 ans. Ce livre est sous-titré Roman historique…


PRS : Nous y voilà ! Car jusqu’à présent vous n’avez toujours pas répondu à la question…

CW : Ce petit détour était pour situer le pourquoi du comment. Alors pourquoi un roman, pourquoi historique ? C’est un roman dans la mesure où je mets en scène les personnages : Robert Schumann, mais aussi son père, sa mère, sa sœur, ses frères, des professeurs, des compositeurs, Clara Wieck qui intervient plus tard dans sa vie… Et ce roman est historique dans la mesure où il est daté (il se déroule en Allemagne entre 1810 et 1835), et que l’ouvrage essaye, à la manière de Walter Scott ou d’Alexandre Dumas, par des péripéties variées et romanesques, de donner envie au lecteur d’aller plus loin. Maintenant, quelle est la part du vrai, quelle est la part du faux ? Tout est vrai ! Historiquement vrai, dans ce livre. Je n’ai pas inventé un quatrième frère à Schumann, ni une symphonie qu’il aurait écrite quand il avait quinze ans, ni un opéra qu’il aurait entendu, ni des amours qu’il n’aurait pas vécues… Tout est vrai, scrupuleusement vrai. Simplement, le destin est tellement romanesque lui-même que je n’ai pas eu à me forcer. Je n’ai eu qu’à puiser dans le vivier fécond des péripéties de sa vie et de son œuvre, pour en tirer un roman.


Christian Wasselin - photo Laurence Théault


PRS : Si tout est vrai, où est le roman ?

CW : Tout est vrai, mais tout n’est pas réel. Je m’explique : Schumann a beaucoup écrit lui-même. Il a balancé entre la musique et la littérature ; il a écrit des débuts de romans, des embryons de pièces de théâtre, des essais romanesques et des essais philosophiques, aussi de nombreuses lettres, un journal intime… Comme j’ai choisi une forme en fragments, j’aurais alors pu puiser dans son journal intime, mettre des extraits de lettres, de journal, dans le cours de mon récit… Or, j’ai voulu jouer le jeu du roman jusqu’au bout. J’ai rédigé un faux journal intime, des fausses lettres à des amis, des fausses lettres de Clara… Elles sont fausses, dans la mesure où elles sont inventées, mais dans l’esprit elles sont pleines de vérité. J’ai poussé le luxe, sournois, jusqu’à mettre des vrais fragments de Schumann dans son faux journal intime… mettre des vraies phrases de Clara dans ses fausses lettres… etc., etc. Donc, la lettre, dans tous les sens, n’est pas respectée, mais l’esprit, lui, l’est. Je crois. Je précise pour être honnête que je n’ai pas hésité, au hasard du roman mais de manière marginale, à inventer un faux compositeur, une fausse chanteuse, elle-même chantant un opéra qui n’existe pas, d’un compositeur inventé pour l’occasion… Mais cela reste très épisodique, deux lignes par-ci par-là.


PRS : Ce serait donc historiquement vrai, bien que le propos soit faux. Ne craignez-vous pas alors que certains lecteurs prennent tout au pied de la lettre ? Nous risquons bientôt des fausses citations de Schumann, cet opéra de fantaisie que vous avez inventé repris çà et là… et jusque dans les ouvrages dits sérieux. Ce qui ne serait pas une première, en l’espèce…

CW : Si je peux contribuer au chaos du monde, tant mieux ! Pour être sérieux, j’espère que les lecteurs de ce livre noteront le petit avertissement qui précise que le journal et les lettres sont des fictions.


PRS : À ce propos, dans votre biographie il est dit que vous vous partagez entre la fiction et la musicographie. Ici, c’est en quelque sorte l’aboutissement… Le livre dont vous rêviez…

CW : Exactement. Moi qui me partage entre ces deux passions contradictoires, tel Schumann qui est à la fois Eusebius le lunaire et Florestan le solaire, j’ai réussi à retrouver mon unité platonicienne en écrivant Clara.


PRS : Ce livre suscite une autre interrogation, je l’ai évoqué précédemment. À savoir le titre. Je le trouve, pour ma modeste part, trompeur. Dans la mesure où il met en exergue Clara. Or, il n’y est quasiment pas question de Clara. Vers le milieu du livre elle fait une apparition, pour disparaître aussitôt, et revenir seulement dans les quinze dernières pages… Pourquoi ce titre, qui égare le lecteur sur une fausse piste ?

CW : Vous vous méprenez en partie, ou vous avez mal lu. Les premières pages mettent en scène Robert en train d’écrire son Carnaval, et Clara y est aussitôt évoquée. Or, le roman raconte la naissance, l’enfance, l’adolescence de Schumann, et le début de ce premier chapitre est repris dans l’un des chapitres de la fin. Par ailleurs, Clara fait sa véritable apparition dans le neuvième chapitre. Or le livre en comporte dix-sept : elle est donc au cœur de mon propos et trouve sa place, en majesté, à la fin. En mettant le Soleil noir de Robert Schumann dans le titre, juste après Clara, j’ai voulu signifier, peut-être maladroitement, que Clara est le soleil souterrain de Robert. C’est elle qui, d’entrée, est présente dans son esprit et dans son cœur.


PRS : Il n’empêche que le titre confine à la confusion. C’est un ouvrage qui évoque Clara, mais qui ne porte pas sur Clara…

CW : Comme je l’ai dit précédemment, l’œuvre, en l’occurrence le Carnaval, est au cœur du livre et devait donner son titre à l’ouvrage lui-même. Il se trouve que l’éditeur a déplacé la référence à l’œuvre sous le titre du livre, et que le livre est devenu Clara.


PRS : J’imagine que beaucoup de lecteurs ont dû vous faire cette autre remarque : l’écriture fleurie, et qui en même temps vagabonde, qui part dans des directions inattendues, évoque irrésistiblement l’écriture musicale de Schumann, surtout son écriture pianistique. Je ne veux pas croire à un hasard. Avez-vous le sentiment d’avoir écrit un livre dans un style schumannien ? Faut-il y voir la transposition littéraire de l’écriture musicale de Schumann ?

CW : Il est toujours vain d’essayer de trouver des liens entre une discipline, un langage, et une autre forme d’expression. J’ai lu étant petit que Delacroix était le Berlioz de la peinture, ou Mahler le Klimt de la musique… Ce genre d’extrapolations me laisse un peu songeur. Je pense qu’il y a plus de rapports – j’emploie ce mot neutre volontairement – entre Monteverdi et Mahler qu’entre Klimt et Mahler… Tout simplement parce que les premiers avaient en commun la musique. Les êtres humains, et les artistes a fortiori, se rattachent plus à une discipline, la musique, la poésie, la littérature, qu’à une époque ou une sensibilité. Les personnes qui aiment Mahler sont plus enclines à aimer Wagner, Berlioz, Monteverdi ou Boulez, qu’à se découvrir une passion pour Schiele, Klimt ou Kokoschka. Je pense que les langages sont vraiment irréductibles. Il y a dans mon modeste ouvrage, du feu, de la passion, des émois contradictoires, un peu comme chez Schumann. Mais cela reste une vue de l’esprit et je ne crois pas aux liens entre l’étoffe du langage musical et la substance des mots. Maintenant, étant habité depuis longtemps par mon sujet, je me suis abandonné à mon penchant naturel pour une écriture fleurie, romanesque, dans laquelle les épithètes et les métaphores comptent beaucoup. Et je l’ai fait avec jubilation. Je prône le lyrisme. À défaut d’en trouver toujours ailleurs, je l’ai mis dans mon propre livre.


PRS : Justement, moi qui ai lu un certain nombre de vos ouvrages, je constate que celui-ci diffère. Diffère de votre livre sur Berlioz, par exemple, le Voyage d’Orphée (aux éditions du Rocher), ou l’écriture me semble plus retenue, sans pour autant se calquer sur l’esthétique musicale de Berlioz, ni surtout sur son langage littéraire. Étrangement, je trouverais une parenté avec votre roman, pur roman cette fois, Rue du Bois de la lune (chez Aléas). L’esprit me semble le même. Qu’en pensez-vous ? Auriez-vous naturellement, et sauf précisément dans le cas de Berlioz, une écriture schumannienne ?

CW : J’ai très peu de qualités dans la vie. Sauf une : je suis toujours sincère. Je me donne donc tel que je suis dans mes ouvrages. Même si, comme Berlioz, j’aime, à la suite d’une première écriture, polir mes textes. Pour Rue du Bois de la lune, c’est un roman où j’ai eu carte blanche. De même pour mon Schumann. Le Voyage d’Orphée, c’est autre chose ; c’est une méditation, certes sentimentale, certes très subjective, mais ce n’est pas un livre de fiction. C’est un livre où je fais le point de trente ans d’enthousiasme passionné pour l’homme et l’œuvre, pour Berlioz. C’est un livre dans lequel également j’essaye de dire des choses un peu censées, de prendre des partis historiques, esthétiques. J’ouvre des débats, je pose des questions. Ce livre n’est pas que d’enthousiasme. C’est aussi un livre fait de réflexions. Alors que Clara se veut d’une couleur schumannienne. Vous connaissez la phrase de Nietzsche : « Le fond d’une œuvre d’art, c’est sa forme elle-même.»


PRS : Ce qui m’avait frappé dans votre ouvrage consacré à Berlioz, c’est le mot romantisme, qui revient souvent, et dans ce cas selon moi de manière erronée. Ce n’est pas vrai pour votre Schumann, compositeur que l’on catalogue pourtant fréquemment de ce mot vide de sens, de romantique…

CW : L’un de vos collègues de France Culture m’a posé la même question il y a quelques jours… Schumann est-il romantique ? Qu’est-ce que le romantisme ? Je lui ai répondu que cela nécessiterait quatre heures d’émission. Il faut distinguer : d’une part il y a un roman, de l’autre un essai. Un essai prend du recul, avance des hypothèses, met en perspective les courants et les écoles. Pour Clara, roman donc, je n’avais pas à faire appel à ces balises, ces repères historiques. Et le mot romantisme n’est pas encore théorisé à l’époque où je situe mon roman, sauf par les frères Schlegel. Plus tard, le sens du mot a évolué, au point qu’aujourd’hui il faudrait essayer d’en donner une nouvelle définition. Voilà un exercice qu’il faudra peut-être réserver à un prochain livre.

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