Les Troyens ouvrent la saison de l’Opéra et Pierre-René Serna publie un bécédaire sur le compositeur.
>Pierre-René Serna et la passion Berlioz

« Toute la musique qui lui succède lui est redevable »

- Critique musical, pourquoi vous êtes-vous intéressé à Berlioz?
Parce que j’ai la passion de la musique et que c’est l’un des plus grands génies de l’histoire de la musique. Tout simplement. Mais d’autre part, j’estime que c’est un compositeur qui n’a pas encore sa juste place, parmi les plus grands. J’ai beau aimer Mozart, tout a été dit et fait à son sujet, et je ne vois pas l’intérêt actuel de lui consacrer une monographie. C’est donc aussi une cause à défendre. Une cause facile, du reste, car les arguments surabondent et que la place est un peu laissée libre en France - ce n’est pas le cas ailleurs où d’éminents spécialistes se sont attachés à ses pas. Le cas anglais est bien connu, mais on pourrait presque en dire autant des États-Unis, de l’Allemagne ou de la Russie.

- Qu'est-ce qui a déterminé votre coup de foudre pour ce compositeur?
Je ne crois pas avoir eu à proprement parler de coup de foudre. C’est plutôt une évidence qui s’est peu à peu à peu imposée à moi. Je suis né dans un milieu mélomane, et depuis tout petit ai baigné dans la musique. Dans ce bain musical, a rapidement émergé chez moi un g
oût pour la vertu de l’étrangeté, les formules non convenues, l’inattendu ou l’inouï. Et entre autres, la musique de Berlioz a répondu à ce désir, pour se transformer en passion vers l’âge de 18 ans. Une passion depuis lors jamais déçue, et qui n’a fait que s’affiner et s’affirmer au fur et à mesure de l’approfondissement d’une musique à nulle autre comparable. L’une des plus belles musiques qui soient. Mais rassurez-vous, j’aime beaucoup d’autres musiques et d’autres musiciens !


Die Walküre © M.N. Robert

- Quelle est pour vous son oeuvre majeure et laquelle préferez-vous?
Les Troyens sans hésiter, et dans les deux cas. Une œuvre d’une richesse inépuisable. Peut-être difficile d’accès, mais qui récompense de l’effort patient mis à aller vers elle. Moi qui suis avant tout un amateur de musique, qui en ai abordé et écouté d’innombrables, si l’on me demandait à brûle-pourpoint l’œuvre que j’élis entre toutes : ce serait les Troyens. Mais rapidement, en réfléchissant, me viendraient aussi d’autres pages de Berlioz, dans cette “ œuvre faite de chefs-d’œuvre ” pour reprendre le mot de César Franck. Comme aussi, il est vrai, d’autres musiques et d’autres compositeurs.

- Qu'est-ce qu'il a apporté à la musique en France?
Ce que Berlioz a pu apporter à la musique en France peut être quantifiable, mais finalement n’offre pas de véritable intérêt. Car je considère qu’il a bouleversé la musique, d’une manière générale. Il y a un avant et un après Berlioz. Toute la musique qui lui succédera, quels que soient les pays et les compositeurs, lui est redevable. Mais là n’est peut-être pas non plus l’essentiel. Il est dans ce qui rend cette musique unique et inimitable.

- Pourquoi passe-t-il pour ne pas être aimé des Français? Cela change-t-il?
Les Français aiment-ils la musique ?… Je plaisante. Mais je crois que peu à peu Berlioz s’impose davantage au répertoire en France, à l’instar de ce qui est déjà de fait dans d’autres pays. C’est peut-être le résultat du travail accompli par les interprètes, chaque jour plus fidèles à l’esprit et à la lettre de son œuvre.

- B dit qu'il n'est pas romantique mais classique: "un art classique est un art jeune,vigoureux,sincère, réfléchi, passionné", dit B. Partagez-vous cette opinion sur son oeuvre?
Berlioz ajoute : “ Romantique ? je ne sais pas ce que cela signifie. ” Je suis assez de son avis. Et dans son cas, d’autant plus. Tomber dans la facilité des catalogues et du rangement est une manie scolaire, que l’on adore en France. Cette étiquette lui a été accolée pendant longtemps, en dépit des évidences et malgré qu’il n’en puisse mais. Elle n’a guère de sens et ne saurait résumer la complexité de son esthétique. “ Classique ”, appliqué à son œuvre me conviendrait mieux, car ce qualificatif exprime sa permanence.

- Vous dites, citant Nietszche, que son oeuvre est "inactuelle", "intempestive". Pouvez-vous préciser?
Je cite aussi Baudelaire, qui évoque en art “ l’éternel et l’immuable ”. Je pense que ce qui fait la grandeur d’une œuvre d’art, c’est qu’elle dépasse le temps. Celui où elle est née, comme celui qui la précède et lui succède. Je ressens bien des aspects de la musique de Berlioz comme échappés au temps, irréductibles à des schémas historiques ou à des explications sociologiques. Ce qui fait qu’elle nous captive toujours, et qu’elle ne cessera de captiver tant qu’il y aura une once de civilisation. Cette dernière hypothèse n’étant pas garantie, vu la vulgarité chaque jour plus envahissante.

- Vous parlez de "berliozisme" comme d'une affinité élective vivifiée au XXe siècle par Varèse, Milhaud, Messiaen, voyez-vous un prolongement dans la musique contemporaine?
C’est difficile à dire. Ce serait plutôt aux compositeurs actuels de s’exprimer à ce propos. Certains l’on fait comme Pascal Dusapin ou Betsy Jolas, qui ont dit ce qu’ils devaient à Berlioz, comme aussi les anciens, Jolivet ou d’autres. Pour ma part, il y a un compositeur récent, bien qu’il ne soit plus de ce monde, dont je rapprocherais la singularité de celle de Berlioz : Scelsi. Un musicien qui, comme Berlioz, créée son propre monde, invente un nouvel univers musical.

- Les Troyens ouvrent la saison de l'Opera. Vous avez vu cette production à Salzbourg. Par rapport aux productions du Châtelet et de celle de Pizzi qui ouvrit la Bastille qu'apporte-t-elle d'important?
Je dois dire, d’emblée, que j’émets les plus expresses réserves sur la production telle qu’elle fut présentée à Salzbourg. Non pas tant en raison de la mise en scène proprement dite - assez heureuse parfois, notamment pour le second tableau du deuxième acte. Mais cette conception scénique avait son travers, avec son décor unique où les participants ne peuvent sortir que un par un, pour cause d’une seule petite échappatoire (difficile quand trente choristes quittent les lieux pour laisser place à trente autres !). D’où de multiples coupures et modifications dont la partition eut à souffrir et qui l’ont dénaturée. En sera-t-il de même pour la reprise à la Bastille ? Je crois que l’on peut faire confiance à Sylvain Cambreling, un chef pour qui j’ai beaucoup d’admiration et qui a prouvé ses qualités, n’en déplaise à certaines opinions répandues mais peu fondées. Les Troyens du Châtelet valaient aussi surtout pour le chef, John Eliot Gardiner, et ses choix.. Ceux de la Bastille en 2000, pour moi, ne valaient pas grand chose. Nous verrons ce qu’il adviendra en ce même lieu en octobre 2006.

Pierre-René Serna, Berlioz de B à Z, Editions Van de Velde. 263 pages. 20 euros

(propos recueillis par Nicole Duault)

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