> Toutes les clés de l'univers straussien

Rencontre avec Christian Merlin à l'occasion de la sortie de son livre Richard Strauss mode d’emploi

Les abonnés du Figaro et ceux de L’Avant-Scène Opéra, les auditeurs de France Musique connaissent bien Christian Merlin, ce germaniste que la passion de la musique a tout naturellement conduit sur les sentiers de la musicographie et de la critique. Loin de s’y aventurer en solitaire, il aime y accompagner ses lecteurs, s’en faire le guide, comme dans ce Wagner mode d’emploi où, en 2002, il nous ouvrait les portes de l’univers du maître de Bayreuth. Aujourd’hui, ce sont les clés de la maison Strauss qu’il nous donne, nous conduisant à travers ces opéras dont certains restent encore trop peu connus et dont les plus célèbres ne nous ont peut-être pas livré tous leurs secrets. Avec Richard Strauss mode d’emploi, c’est désormais chose faite.


Didier van Moere : Mode d’emploi : qu’est-ce à dire ? A qui s’adresse votre livre, au juste ?

Christian Merlin : Il s’adresse aussi bien à ceux qui ignorent tout de l’univers straussien et souhaitent pratiquer l’immersion totale sans être noyés, qu’à des mélomanes plus sensibles à d’autres types de musique mais qui n’avaient pas encore fait l’effort d’entrer dans la musique de Strauss et dans ses opéras (voire avaient à leur égard une certaine réticence qu’il s’agit de vaincre), ou encore à des auditeurs déjà convaincus du génie de Strauss, mais à qui manqueraient encore certaines clés pour comprendre pourquoi ils aiment tant ce compositeur.


DvM : Quelle place accordez-vous aux opéras de Strauss dans l’évolution du genre ? Comment le situez-vous par rapport à Wagner et à Mozart, par exemple ?

CM : Une place considérable, bien sûr. Mais complexe, car Strauss avait à la fois un style totalement personnel, d’une individualité irréductible, qui explique par exemple qu’il n’ait pas fait école, et une culture lyrique considérable, qui fait qu’il se considérait aussi comme le continuateur de grands prédécesseurs, comme un maillon (ultime) dans une histoire. Il avait pour Mozart une admiration sans borne, et même lorsque son esthétique s’en rapproche le moins, il prend exemple sur son sens du théâtre, du dialogue, de l’imbrication entre musique et texte. Il était plus ambivalent envers Wagner, partagé entre fascination et crainte : l’ombre de « l’autre Richard » était écrasante pour un compositeur commençant son activité juste après la mort du maître de Bayreuth, et Strauss a trouvé en Mozart l’antidote à son wagnérisme envahissant. Strauss est à la fois homme du XXe siècle et intemporel, et il pose les questions qui ont taraudé les compositeurs d’opéra depuis Monteverdi, à commencer par le rapport texte-musique, problème qu’il traite de manière extrêmement personnelle.


DvM : Vous parlez de Strauss chef d’orchestre : ne l’a-t-on pas un peu négligé, par rapport à Mahler par exemple ?

CM : Strauss était sans conteste un immense chef d’orchestre. S’il fut un peu éclipsé par Mahler, c’est parce que ce dernier avait le profil du chef charismatique, qui met public et musiciens en transe, alors que Strauss était un chef sobre et objectif, précurseur de l’école moderne de direction d’orchestre : gestuelle minimale (mais d’une efficacité maximale), tempi allants, textures allégées. Il est particulièrement intéressant de l’entendre diriger sa propre musique : il la clarifiait au maximum, évitant tout ce que l’on reproche traditionnellement à son orchestration, réputée ostentatoire, bruyante, amphigourique.


DvM : Pensez-vous qu’il faille réhabiliter les derniers opéras de Strauss, Capriccio mis à part évidemment ?

CM : Jour de paix ou L’Amour de Danaé n’auront sans doute jamais leur place au répertoire comme Le Chevalier à la rose ou Elektra, et ce serait un peu abusif et artificiel de vouloir les faire passer pour des chefs-d’œuvre, ce qu’ils ne sont pas. Mais ils ne sont pas sans intérêt, loin de là, et l’on y trouve une synthèse émouvante de tous les moyens d’expression jusqu’alors employés par Strauss, sans parler de certaines scènes de toute beauté (la pluie d’or dans Danaé). C’est différent pour Daphné, est un authentique chef-d’œuvre qu’il est extrêmement regrettable de voir aussi peu à l’affiche de nos théâtres lyriques et festivals.


DvM : Vous abordez aussi la question épineuse de l’attitude de Strauss face au national-socialisme et au régime hitlérien : comment la définiriez-vous ?

CM : C’est celle, courante, d’un artiste qui croit que l’on peut être apolitique dans un régime totalitaire et pratiquer son art sans prendre position. C’est évidemment une grave et grossière erreur, qui témoigne d’un mélange de candeur et d’opportunisme. Politiquement, après avoir été anarchiste (et l’être au fond resté car il méprisait les autorités…), Strauss était plutôt conservateur et ne se reconnaissait pas du tout dans la République de Weimar. Cela ne fait pas de lui pour autant un nazi convaincu, loin de là, et ce grand bourgeois n’aimait pas ces « prolétaires » au pouvoir qu’étaient pour lui les nazis. Mais il est indéniable qu’il se retrouva plus d’une fois « du mauvais côté », ce qui reste une épine dans le pied de ses admirateurs, moins douloureuse toutefois que l’antisémitisme systématique et idéologique de Wagner, alors que Strauss était fondamentalement réfractaire à toute idéologie.


DvM : Si vous deviez emporter sur une île déserte un CD, un DVD ou une production, hésiteriez-vous ?

CM : Question difficile entre toutes ! Mais je garderais sans doute Carlos Kleiber dirigeant le Chevalier à la rose à Munich, en vidéo, avec Gwyneth Jones, Brigitte Fassbaender et Lucia Popp, un moment de grâce absolue dont il est impossible de se lasser, ne serait-ce que pour les préludes instrumentaux où l’on voit diriger le chef le plus génial du XXe siècle.


DvM : Vous connaissez parfaitement Strauss : l’écriture biographique ne vous tente pas ?

CM : Quel travail ! J’admire énormément les Henry-Louis de la Grange, Brigitte Massin, Marc Vignal, qui passent des années à établir une véritable somme sur un compositeur. Personnellement, l’étude de l’œuvre m’a jusqu’ici davantage intéressé que l’approche biographique, et je n’ai pas encore de solution idéale pour mêler les deux sans tomber dans le côté « l’homme et l’œuvre », sans parler de la volonté de passer tant de temps sur un projet unique. Mais cela peut venir !

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