

>
André
Lischke, les foisonnements et les ruptures de la musique
russe
Par Didier Van Moere
Son Histoire
de la musique russe vient de paraître chez Fayard.
André Lischke est le spécialiste de la musique russe en France.
Sa monographie sur Tchaikovski est une référence. Tout l’appelait
donc à écrire une Histoire de la musique russe, pour
bousculer quelques idées reçues, réhabiliter certains
musiciens méconnus et, surtout, commencer par le commencement: il y
a une musique russe avant Glinka. Pour ce descendant d’émigrés,
son Histoire de la musique russe est un double retour aux sources.
Parler
de la musique, pour vous, c’est parler de vos racines…
- J'ai eu la chance de recevoir tant de la part de ma famille que de mon entourage
- ce milieu émigré russe de Paris, qui comptait de nombreux
représentants de la vieille intelligentsia - une langue et une culture
qui m'ont déterminé, sans pour autant, je l'espère, m'avoir
rendu monomaniaque! Si j'ai axé mes recherches sur la musicologie russe,
cela ne veut évidemment pas dire que je ne m'intéresse qu'à
ça. Mais il m'a paru normal de dédier mon livre à tout
ceux qui m'ont transmis cet héritage.
On dit souvent que la musique russe commence avec Glinka. Vous remontez beaucoup
plus loin…
- Oui, un des buts de mon livre a été précisément
de montrer qu'il y avait une musique en Russie bien avant Glinka, même
si, comme j'insiste là-dessus, il ne faut pas chercher de parallèles
avec la musique occidentale à la même époque; L'évolution
de la musique russe donne un reflet exact de celle du pays, de ses positionnements
vis-à-vis de la culture en général et vis-à-vis
de l'Occident. C'est en cela que mon livre se veut une histoire de la Russie
à travers sa musique.
Votre
livre s’arrête à la Révolution : dans quelle mesure
marque-t-elle une rupture radicale?
- Comme je le dis dans mon introduction, l'année 1917 est prise à
titre symbolique, car elle se situe en plein coeur d'un foisonnement de courants
esthétiques qui concernent la musique autant que toutes les formes
d'art. Comme en politique, les ruptures radicales s'annonçaient évidemment
en amont. Ce qui a été radical c'est au cours des décennies
qui ont suivi, l'éclatement géographique d'abord, puis stylistique,
selon que des compositeurs ont émigré, sont restés sur
des valeurs acquises, ont subi l'influence de l'Occident d'une façon
nouvelle, ou au contraire ont été obligés de se plier
aux exigences du régime en URSS.
Peut-on
imaginer ce que seraient devenus Rachmaninov, Prokofiev, Stravinski, Chostakovitch
s’il n’y avait pas eu 1917?
Je pense que ma réponse précédente fournit des pistes
à cette question-ci. Mais je ne pourrais en dire plus car je me refuse
absolument à faire de l'histoire-fiction!
Vous insistez beaucoup sur l’importance de la musique religieuse…
- Oui, pour plusieurs raisons. C'est tout un univers musical en soi, dont
la portée dépasse évidemment très largement le
cadre de l'église orthodoxe. Le succès qu'elle connaît
à travers le disque et les concerts semble confirmer qu'elle répond
à un besoin de spiritualité très profond, au-delà
de toutes les questions confessionnelles. Son importance est aussi de refléter
très exactement les influences subies par la Russie au cours des siècles
- polonaise, italienne, germanique, avant le retour à l'authenticité
nationale. C'est aussi, et ceci est important, la première musique
que tout Russe était sûr d'entendre dans sa vie. Et de nombreux
chanteurs et cantatrices ont découvert leur voix en chantant dans des
chorales de paroisse. Enfin, il n'existait pas en français d'étude
suffisamment développée de l'histoire de cette musique, que
l'on ne connaît dans le meilleur des cas que par bribes.
En quoi la musique russe est-elle, plus que tout autre, une musique essentiellement
nationale ?
Peut-on dire qu'elle l'est plus que "toute autre"? J'éviterais
ces évaluations quantitatives. Toute musique est "nationale"
d'une manière ou d'un autre, surtout si on ne limite pas cette notion
à la seule présence du folklore musical. Mas il est exact qu'indépendamment
de la place des mélodies ou plus largement des intonations du chant
populaire, la thématique des compositeurs russe, surtout dans leurs
opéras et leur musique vocale, est très largement nationale.
Dans aucune autre musique on ne trouve une pareille densité de thèmes
historiques, légendaires, féeriques, et autant d'oeuvres littéraires
de premier plan mises en musique. Pour autant, le matériau musical
des Russes est bien sûr tout aussi largement européen : Weber,
Schumann, Mendelssohn, Berlioz, Chopin, Liszt, le grand opéra français,
les Italiens, Wagner… On retrouve tout cela, et beaucoup d'autres choses
encore chez les Russes. Et pourtant une oeuvre russe possède sa signature
immédiatement reconnaissable...
Vous faites évidemment une place à des compositeurs méconnus
ou inconnus. Quels sont ceux que vous souhaiteriez réhabiliter ?
Mon premier souci a été de réhabiliter la musique religieuse
ancienne, généralement anonyme, ainsi que les premiers compositeurs
du 18e siècle. Pour le reste, les réponses pourraient être
multiples. J'ai toujours une certaine sympathie pour les compositeurs "intermédiaires"
ceux qui se sont trouvés pris en étau entre deux générations
fortement personnalisées. C'est la cas de Dargomyjski, de Serov, puis
aussi de cet homme remarquable qu'a été Taneiev, dont l'oeuvre
reste à peu près méconnue en Europe. Mais il s'agit tout
autant d'élargir la connaissance et la compréhension des oeuvres
de compositeurs connus. A-t-on réellement une connaissance complète
de Tchaikovski, de Rimski-Korsakov, de Moussorgski, de Scriabine, de Rachmaninov
?...
La musique russe, c’est aussi une certaine tradition d’interprétation.
Doit-on parler d’une ou plusieurs « écoles » ?
- J'ai consacré un chapitre aux écoles russes de piano, de violon,
de violoncelle, en insistant sur la multiplicité des enseignements
et la diversité de leurs provenances, qui ont toutes contribué
à élaborer une approche des instruments, de la technique et
des modes d'expressvité, l'importance accordée à la qualité
du son, et l'osmose, dès le début de l'enseignement, entre la
technique et l'interprétation. Mais la notion d'école ne doit
pas devenir synonyme de stéréotype, surtout aujourd'hui.
Où en est la musicologie russe ? Quel rôle a joué la chute
du communisme dans son évolution ?
- On ne doit pas minimiser tout le travail qui a été fait par
les musicologues soviétique, mais aujourd'hui il s'agit surtout de
revenir sur les impasses, sur les occultations délibérées
de données non conformes aux dogmes idéologiques de l'ancien
régime, et de repenser complètement la musique par rapport à
la civilisation et la société russe, ainsi que par rapport à
l'influence occidentale, et aux courants du 20e siècle. En ce sens
je suis heureux de constater l'immense travail accompli depuis la perestroïka
par des musicologues tant de l'ancienne que de la nouvelle génération.
Propos
recueillis par Didier van Moere
André Lischke, Histoire de la musique russe des origines à
la Révolution, Paris, Fayard « Les Chemins de la musique
», 2006, 792 pages.
Retour
haut de page
.....................................................................................................................................................