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L’identité
nationale et l’éveil musical
En marge de « La Folle Journée »
de Nantes
Didier van Moere et Marc Vignal font le point
La
troisième édition de la « Folle Journée »,
qui s'est déroulée à Nantes du 31 janvier au 4 février,
fut intitulée « l’Harmonie des peuples ». Sous ce
même titre et dans la perspective de ces deux cent soixante-dix concerts
consacrés aux écoles nationales de 1870 à 1950, les éditions
Fayard publient un ouvrage collectif rassemblant les contributions de six
musicographes.
Deux membres de la PMI y ont collaboré : Didier van Moere y étudie « l’inspiration nationale dans la musique polonaise de Chopin à Szymanowski » ; Marc Vignal met en lumière « la convergence esthétique et expressive » qui se manifeste dans la musique nordique (Danemark, Suède, Norvège et Finlande).
Y a-t-il une date-clef ou une figure-clef qui ait marqué l’éveil musical dans les pays du nord de l’Europe et en Pologne ou doit-on plutôt parler d’une émergence plus progressive ?
Marc Vignal : L’émergence est progressive en Suède et au Danemark. En Norvège, elle se situe dans les années 1860 avec Grieg, en Finlande en 1892, avec Kullervo de Sibelius.
Didier van Moere : En Pologne, l’insurrection de 1830 et l’exil de Chopin ont été déterminants. La musique, à partir de là, ne pouvait qu’être nationale. La différence avec les pays du Nord est qu’il fallut attendre Szymanowski pour avoir un génie pouvant prétendre à la succession de Chopin.
De quelle(s) manière(s) la tradition populaire a-t-elle irrigué la musique savante ?
Marc Vignal : Par les chansons populaires, par l’harmonie. En Norvège, il y avait le violon Hardanger. En Finlande, le rythme et l’accentuation de la langue sont très importants.
Didier van Moere : La musique polonaise se voulant essentiellement nationale, elle ne pouvait que puiser dans la tradition populaire. Mais elle le faisait de façon académique, ce que critiquera plus tard Szymanowski, qui visera à l’authenticité – comme un Bartók ou un Janácek.
A quel moment situeriez-vous l’apogée musical du « mouvement national » ?
Marc Vignal : Entre 1870 et 1920.
Didier van Moere : Tout dépend de ce qu’on appelle national. En Pologne, il y a un mouvement national à partir de 1830, lié à l’histoire d’un pays occupé et martyrisé, qui se prolonge entre les deux guerres alors qu’il a recouvré son indépendance. Mais Chopin et Szymanowski transcendent cette dimension-là et composent une musique dépassant le cadre strictement polonais.
Le mouvement national a-t-il joué un rôle politique ?
Marc Vignal : Moins au Danemark et en Suède, pays indépendants, qu’en Norvège (partie de la Suède) et surtout en Finlande, qui dut s’affirmer face à la Suède et à la Russie. De nombreuses œuvres de Sibelius sont à connotation plus ou moins ouvertement politique.
Didier van Moere : Le mouvement national, comme en littérature ou en peinture, a préservé l’identité polonaise. Il a aussi entretenu l’esprit de résistance, surtout face à la Russie. En 1865, le très patriotique opéra Le Manoir hanté de Moniuszko est interdit après trois représentations.
Quelle(s) serai(en)t la ou les caractéristiques spécifiques de ce mouvement par rapport aux autres pays européens ?
Marc Vignal : Par rapport à la France ou à l’Allemagne, la différence est qu’il s’agissait de pays plus ou moins périphériques, le nationalisme fut pour eux une porte d’entrée dans le concert européen.
Didier van Moere : En Pologne, tout s’explique par le fait que le pays, occupé par trois puissances étrangères, a disparu de la carte de l’Europe jusqu’en 1918. Du coup, il n’était pas question de s’inspirer de l’exemple allemand ou de l’exemple russe.
Quelles relations ce mouvement a-t-il entretenu avec la France ? Peut-on parler d’influences réciproques ?
Marc Vignal : A partir des années 1890, les artistes nordiques se tournent moins vers l’Allemagne et davantage vers la France. Dans les années 1910 et après, ils veulent entrer dans le concert européen.
Didier van Moere : En Pologne, il faut attendre les années 1913-1914 pour que Szymanowski s’ouvre à l’impressionnisme français et à Stravinski, qui devient vite un modèle pour lui. Ce qui lui vaut des volées de bois vert de la part de la critique polonaise, très conservatrice dans son ensemble. Au début du siècle, l’incarnation de la modernité, pour les jeunes compositeurs polonais audacieux, était Richard Strauss.
Le terme « école nationale » conserve-t-il une signification de nos jours ?
Marc Vignal : Il ne faut pas parler d’école, plutôt de sentiment et de sources d’inspiration, comme dans les opéras de Sallinen ou Rautavaara.
Didier van Moere : En Pologne, c’est la même chose. Lutoslawski abandonna vite l’inspiration nationale. Mais Penderecki y est revenu depuis un certain nombre d’années. On peut aussi évidemment penser à Górecki.
Propos recueillis par Simon Corley.