

Il
publie «Janacek ou la passion de la vérité»
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Guy Erismann:
«
il n’y a pas d’art plus grand que la musique du langage »
C’est
la leçon qu’il a tirée de Janacek
Au royaume des musicologues certains auteurs se sont taillé des
statuts de princes en devenant ce qu’on appelle des références
absolues. Ainsi, associés à Mozart, brillent les noms de Jean
et Brigitte Massin, à Maurice Ravel, celui de Marcel Marnat, à
Haydn celui de Marc Vignal. Ainsi autour des musiques et musiciens de Bohème
et Moravie, les ouvrages de Guy Erismann apparaissent comme les incontournables
outils d’initiation et de connaissance des Dvorak, Smetana, Martinu
et bien sûr Janacek.
Celui qui fut 43 ans durant le porte-parole de la musique sur France Culture,
qui fut le premier à planter ses antennes au Festival d’Avignon
et qui y inventa de toutes pièces le théâtre musical,
a gardé la fraîcheur et la passion des ces compositeurs si longtemps
ignorés sous nos cieux et continue de leur consacrer ses forces et
son talent.
Janacek (1854-1928) reste son enfant chéri. Il vient d’en republier la biographie, Janacek ou la passion de la vérité, augmentée de 80 pages inédites par rapport à la première version qui, en 1980, correspondait à la première parisienne de Jenufa
Cette nouvelle édition est bénéficie non seulement des apports récents de la musicologie (la reconstitution du Concerto pour violon inachevé notamment), mais également des extraits des feuilletons que Janacek a rédigés tout au long de sa vie, et dont le style haché et inventif est extrêmement difficile à traduire. Suivant le goût de son héros pour les sciences et l’histoire, Guy Erismann entremêle habilement la carrière du compositeur aux éléments politico-culturels de la République tchèque, bien utiles pour le lecteur français, et au « climat » scientifique de l’époque (Janacek a lu non seulement Helmholtz dont il tire des principes acoustiques primordiaux pour sa manière de composer, mais également Mendel, le père de la génétique, et même Einstein). Son amour de la culture et de la langue tchèques, sa « passion de la vérité » le conduisent à inventer la notion de mélodie du langage, fondée sur l’étude musico-psychologique de la prosodie.
Guy Erismann nous guide à travers le cheminement intellectuel qui conduit Janacek à devenir lui-même. «Il n’y a pas d’art plus grand que la musique du langage humain car il n’existe pas d’instrument qui puisse permettre à un artiste d’exprimer ses sentiments avec une véracité égale à celle de la musique du langage parlé», disait Janacek.
- De
quand date votre engouement pour Leos Janacek?
Ma première approche de Leos Janacek date de la fin des années
1950 grâce à quelques disques 78 tours des œuvres pour piano.
Ensuite, j’ai fait la connaissance de Josef Palenicek que j’ai
invité dans mon émission « Le Livre d’or de Paris
Inter ». Il m’a immédiatement proposé un programme
de musique tchèque dont certaines œuvres de Janacek. Il m’a
fasciné immédiatement, non seulement par ses interprétations,
mais également par la façon qu’il avait de parler de cette
musique dans un français parfait et extrêmement poétique.
Sa voix elle-même était comme de la musique. Nous parlions beaucoup
et, après l’enregistrement, il ne quittait pas le piano et m’expliquait
comment cette musique était construite - contrairement aux apparences
– et comment il fallait la décrypter au-delà des notes.
Je l’ai invité tous les ans et nous avions les mêmes conversations,
non seulement sur Janacek, mais également sur toute la musique tchèque,
toujours un peu mystérieuse quand elle paraît la plus simple,
comme les œuvres de Dvorak, et spécialement celles de Martinu
dont il était l’un des plus fidèles interprètes.
-
Qu’est ce qui vous a poussé à en devenir le biographe?
Je
connaissais bien le livre de Daniel Muller, écrit au lendemain de la
mort de Janacek, qui a le mérite de l’authenticité immédiate
mais manquait de recul et demeurait incomplet. Il me paraissait insuffisant,
malgré la proximité biographique (il avait rencontré
Janacek), dans l’analyse psychologique du personnage, de l’étroite
corrélation entre l’homme et l’artiste et de la complémentarité
sans faille qui existait entre l’art et la société. Seul
le recul peut rendre sensible la constante implication de Janacek dans la
vie politique et sociale. J’ai eu envie le livrer un regard plus étendu
sur l’homme et son œuvre.
-
Qu’est ce qui vous a particulièrement frappé dans son
œuvre et la position de celle-ci dans son temps?
La position de Janacek vis-à-vis des compositeurs du passé et
de ses contemporains est complexe. On connaît son admiration pour Beethoven
et Haydn par exemple, mais c’est toute l’histoire de ses rapports
avec la tradition qu’il faudrait exposer. Ses recherches à propos
du « folklore » sont loin du simple collectage, on pourrait dire
qu’il s’intéresse à la musique « avant le
folklore » pour atteindre une vérité primordiale. Son
intérêt et l’admiration qu’il nourrissait pour les
maîtres du passé doivent être dissociés de ses idées
de créateur. Il admirait chez eux la part de vérité qu’il
percevait par la force de sa culture, vérité liée d’une
part à l’époque et, d’autre part, aux sentiments
et aux sensations, ce qui l’intéresse avant tout. C’est
dans ce cadre qu’il faut comprendre ses idées sur le «
romantisme » duquel il est issu. Mais il faut se méfier des mots
et ne pas confondre l’attitude de l’homme avec ce qui définit
son style et son esthétique.
-
Que retient-il du réalisme?
Ce qu’on
pourrait appeler d’une manière antinomique « réalisme
» et « romantisme » n’a aucune valeur en ce qui le
concerne : il ne retient du romantisme que les accents de vérité
et le réalisme n’est pas obligatoirement un critère de
vérité. Il ne pouvait admettre la manière de s’exprimer
où la vérité disparaît souvent derrière
une abondance de notes et d’effets extérieurs. Cela ne signifie
pas qu’il est insensible à certaines manifestations de transcendance
où la profondeur de la pensée subsiste au travers de la virtuosité.
En opposition, il savait que le réalisme ne peut se résoudre
par une simple imitation. Et ce n’est pas goût de l’imitation
que sa curiosité fut attirée par Debussy comme celle de beaucoup
de compositeurs de son temps. Au contraire, il a récusé toute
assimilation, mais le « technicien de la musique » était
attentif aux procédés inconnus et au savoir faire des autres
qui pourraient ponctuellement enrichir son propre langage. Il n’est
pas étonnant qu’il se soit tenu au courant de tout, il ne séparait
pas la science et l’expérience de l’art. Toute sa vie,
il a été à l’écoute des autres, ne serait-ce
que pour savoir ce qu’il ne faut pas faire.
-
Y a-t-il un autre aspect de sa personnalité musicale qui vous a paru
important?
Janacek
avait un tempérament de pédagogue. Il tenait de famille. Il
était d’ailleurs instituteur et professeur.Quand il s’agissait
de composition il conseillait à ses élèves de chercher
en eux-mêmes le chemin de la vérité. Il dissociait l’enseignement
de la technique. Ce n’est que le moyen de l’écriture. Il
considérait la composition comme une alchimie interne et intime. Certes
il eut des disciples plus que des élèves, et de tous, c’est
certainement Pavel Haas qui se rapproche le mieux de lui, mais son internement
à Terezin et sa mort à Auschwitz nous a privés d’œuvres
de sa grande maturité.
-
Son influence s’est-elle étendue à d’autres compositeurs
de son temps ou postérieurs à son époque?
On
a beaucoup parlé de son cadet Bela Bartok qui comme lui s’est
intéressé à la musique populaire, mais son approche est
totalement différente. Janacek s’est conduit en ethnologue au
sens large et primordial du terme, alors que le Hongrois s’est davantage
contenté d’être un ethnomusicologue. Se sont-ils connus
et rencontrés ? On peut en douter car on ne trouve même pas trace
du nom de Bartok dans l’index du gros ouvrage de Jaroslav Vogel sur
Janacek. Certes, on peut trouver étrange qu’ils ne se soient
pas connus car Janacek était proche de la Slovaquie, liaison naturelle
avec la Hongrie, et que Bartok a écrit des « Chants populaires
slovaques ». De toute façon, il est historiquement certain que
dans la recherche folklorique Janacek a devancé Bartok.
-
Janacek a composé certains de ses chefs d’œuvre à
un âge avancé. Y a-t-il des clés pour en comprendre le
processus.
Leos
Janacek avait 63 ans quand il fut ébloui par Kamila Stösslova.
Elle avait 25 ans. Jeune mariée et mère de famille, elle avait
une beauté étrange et il fut fasciné. Cet emballement
le saisit en pleine période d’euphorie provoquée par la
création de Jenufa au Théâtre national de Prague, attendue
depuis 12 ans. Bientôt une autre bonne nouvelle allait se greffer, celle
de la souveraineté de la patrie, attendue, elle, depuis trois siècles.
Il est toujours complexe et délicat d’analyser l’intimité
de deux êtres. Existait entre eux une grande différence de culture.
Kamila n’était pas une artiste, même pas une mélomane
avertie. Pourtant Janacek lui sera fidèle toute sa vie. Après
le premier choc du à l’attirance physique, il est intéressant
de suivre l’évolution de cet amour jamais réalisé.
Janacek vieillissant se contenta d’une correspondance assidue, révélatrice
de l’attachement d’un vieil amoureux à la naïveté
romantique. Lors de l’été 1928, il réalisa son
rêve. Il se trouva seul avec Kamila (et son petit garçon), dans
sa maison de campagne d’Hukvaldy. Ce fut leur dernière rencontre.
Propos recueillis par Thomas Herreng
Janacek ou la passion de la vérité – Le Seuil
– 380 pages – 32€
A lire également : Janacek plus que jamais l’article de Marcel Marnat sur www.webthea.com du 1er mai 2007
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