> Karajan confidences par Clym

Beaucoup ont entendu ou vu diriger Herbert von Karajan, mais peu l’ont approché. Président de l’Académie du disque lyrique, membre de la PMI depuis sa fondation, figure bien connue du monde musical, Clym est de ceux-là. Pendant près de vingt-cinq ans, il a été l’ami du grand chef, qu’il a rencontré régulièrement, à Paris, à Berlin ou à Salzbourg. A l’occasion du centenaire de sa naissance, il nous livre des confidences qui nous rendent plus proche celui qu’on a un peu trop vite statufié de son vivant.


Comment est née votre amitié avec Herbert von Karajan ?

Clym : En mai 68, au moment des « événements », j’avais été invité à une réception au Plaza Athénée organisée par Deutsche Grammophon. J’étais dans un coin, un peu intimidé ; il m’a tendu la main et m’a demandé : « Comment ça va ?  » Cela a commencé ainsi. Après nous nous sommes revus très régulièrement. Mais mon premier contact avec lui au concert datait de 1962, quand il est venu diriger aux Champs-Elysées les Concertos de Brahms avec Wilhelm Backhaus : je m’étais précipité et je fus subjugué.


Votre livre est intitulé Karajan confidences : il vous parlait de lui personnellement ou en tant que musicien ? A la fin de sa vie, par exemple, abordait-il la question de sa maladie, de ses difficultés avec l’Orchestre Philharmonique de Berlin ?

Clym : Il parlait des deux, beaucoup de musique, évidemment, en particulier de ses débuts, auxquels il revenait souvent. Il m’expliquait aussi, au cours des nombreux entretiens qu’il m’a accordés, ce qu’il aimait. Mais il évoquait également ses passions : la technique, la voile, le jazz, le cinéma – il avait une grande admiration pour Fred Astaire. En revanche, il n’a jamais évoqué sa maladie devant moi : Karajan était un pudique. Il parlait aussi très peu des tensions avec les Berlinois, mais quand il les a retrouvés à Berlin pour le Requiem allemand de Brahms, on voyait le bonheur sur son visage.


Quelle était sa plus grande passion ?

Clym : Analyser et approfondir les choses, encore et toujours. Il n’était jamais satisfait et restait pourtant formidablement enthousiaste : c’était à la fois son point faible et sa grandeur. Il pensait qu’il lui fallait du temps pour approcher ce qu’il voulait, tout en pensant qu’il ne l’atteindrait jamais : il visait une sorte d’idéal. Il voulait comprendre ce qu’il avait fait, comment il pouvait faire encore mieux. Une fois, à Lucerne, il avait prévu de faire un « ,petit raccord » dans la Neuvième Symphonie de Bruckner, avec les Berlinois qu’il n’avait pas revus depuis l’été. Cela a duré une heure et demie et il m’a dit : « Cela aurait pu durer beaucoup plus longtemps : quand je ne suis pas content, je recommence. »


C’est pour cette raison qu’il a réenregistré plusieurs fois les mêmes œuvres ? Parce que la technique évoluait ?

Clym : Oui. Il a voulu refaire Tristan, par exemple. On l’a accusé d’être un boulimique de l’enregistrement – comme Solti. Mais il n’enregistrait que ce qu’il sentait : vous imaginez le succès qu’il aurait eu s’il avait dirigé Carmina burana, le nombre de disques qu’il aurait vendus… or il a choisi De temporum fine comoedia, une œuvre beaucoup moins connue de Carl Orff . Il est vrai que la technique le passionnait, qu’elle était aussi importante pour lui que la musique…. dans la mesure où elle la servait. Il ne cessait de dire que la prétendue opposition entre la musique et la technique n’avait aucun sens.


Certains disent qu’il était meilleur à ses débuts, qu’il a ensuite perdu une certaine flamme, une certaine spontanéité, qu’il s’attachait trop à la sonorité pure.

Clym : Pas du tout, je m’inscris en faux contre cette idée. Il a progressé jusqu’au bout et son dernier festival de Pâques à Salzbourg était une merveille. Son dernier concert parisien en a aussi surpris plus d’un. Ses différentes interprétations d’une même œuvre sont tout sauf interchangeables : prenez ses intégrales des Symphonies de Beethoven ou de Brahms. Karajan ne vivait absolument pas sur sa réputation ou son succès. Mais ce succès l’aidait aussi. Quand madame Furtwängler l’a couvert de compliments pour son Don Quichotte de Strauss, il était heureux, vraiment heureux.


Vous dites que Karajan se caractérisait par la bonté et l’inquiétude…

Clym : Oui, c’était quelqu’un de très ouvert. Aux jeunes musiciens par exemple : il s’enthousiasmait pour ceux en qui il sentait du talent. Rappelez-vous Anne Sophie Mutter. Mais cela valait aussi bien pour les chefs d’orchestre, comme le Polonais Gabriel Chumra ou le Bulgare Emil Tchakharov, qui avait été pour lui une révélation. L’inquiétude ? Oui. Je voulais prendre des photos de lui, mais il avait un contrat avec un photographe et m’a autorisé à en prendre deux, pas plus. C’est l’une de ces photos qui fait la couverture de mon livre. Je trouve que l’on y voit bien cette inquiétude. Pour moi, contrairement à ce qu’on peut penser, Karajan était fragile, comme certainement beaucoup de grands hommes.


Vous parlez beaucoup de lui comme chef d’opéra. C’était pour vous essentiellement un chef lyrique ?

Clym : Non, il tenait autant au répertoire symphonique, comme les tous les grands chefs d’orchestre. De ce point de vue, on peut le comparer à Böhm ou à Solti. Il était tout aussi fascinant dans Beethoven ou Bruckner que dans Wagner ou Verdi. Mais il est sûr qu’il avait l’amour des voix. Il n’envisageait jamais un opéra sans trouver d’abord les voix, les personnages. Il auditionnait jusqu’à ce qu’il trouve. Pour Tosca, il a longtemps cherché Scarpia. Pour Salomé, il a attendu Hildegard Behrens. Il avait par exemple une admiration sans bornes pour Leontyne Price. Les chanteurs lui rendaient bien cela : José van Dam, par exemple, a eu des mots très émouvants pour lui rendre hommage. Régine Crespin disait qu’il était très tatillon au départ mais qu’ensuite, s’il était sûr du chanteur, il le laissait libre.


On a malgré tout le sentiment que vous l’identifiez aux festivals de Salzbourg et aux opéras qu’il y a montés, en particulier à celui de Pâques.

Clym : Certaines productions étaient présentées aux deux festivals. Mais il est vrai qu’il a donné au festival de Pâques, qui a commencé en 1967, un an après la mort de Wieland Wagner, des Wagner extraordinaires, très minutieusement montés. Lui-même disait qu’il avait tout le temps pour les préparer, ce qui n’était pas le cas pour un opéra produit dans des conditions habituelles. Il y avait beaucoup de répétitions avec l’orchestre, avec les chanteurs : c’était ce qui faisait du festival de Pâques un festival différent, très particulier.


Croyez-vous que ses mises en scène auraient encore du succès aujourd’hui. Certains de ses films d’opéra sont très critiqués.

Clym : Peut-être. Mais beaucoup de choses n’ont pas été captées, dont le fameux Parsifal, qui était superbe. Et L’Or du Rhin, que l’on peut voir en DVD, est moins bon que ce que l’on pouvait voir sur scène. En réalité, Karajan a fait des mises en scène remarquables, même si Le Trouvère a été moins réussi : Tristan, Lohengrin. Cela dit, il avait évidemment une certaine idée de la mise en scène : la musique devait d’abord être respectée, ce que l’on voyait devait correspondre à ce que l’on entendait. Il n’aurait jamais voulu que Radamès devienne laveur de carreaux dans une usine dont Amnéris était le PDG !


A vous lire, on a l’impression que Karajan, qu’on disait si narcissique, avait une certaine humilité.

Clym : Narcissique ? Mais il admirait beaucoup certains de ses aînés. Quand je lui ai demandé quelle avait été sa première émotion, il m’a répondu : « Toscanini, évidemment. Quand j’ai vu Toscanini diriger, je n’ai plus pu diriger comme avant. J’avais en moi autre chose. » Et il admirait aussi certains de ses contemporains. Un jour, il a répondu à une dame qui s’extasiait sur ses Symphonies de Tchaïkovski : « Merci, madame, mais celles de Mravinski sont encore mieux. » Il avait une vénération pour Mravinski. A Salzbourg, il a invité Solti à alterner avec lui à la tête de la Philharmonie de Berlin. L’absolu qu’il cherchait, il pouvait très bien le trouver chez les autres. Pour un narcissique…


Qu’a-t-il, à votre avis, le mieux… et le moins bien réussi… voire raté ?

Clym : Je n’oublierai jamais la Passion selon saint Matthieu à Salzbourg, à Pâques 1972. Tout le monde était plutôt venu pour Tristan. Tristan a été incandescent, mais la Passion a été un inoubliable choc. Ce qu’il a le moins bien réussi ? Disons l’Adagio d’Albinoni !

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