

>
Richard Strauss tel qu'en lui même
Bruno Serrou publie Richard Strauss et Hitler
Quoi de plus naturel, pour un critique, d’écrire la biographie de son compositeur favori ? Peut-être, paradoxalement, préférer au strict rapport scientifique celui du roman historique, comme fait Bruno Serrou en publiant Strauss et Hitler, s’autorisant ainsi une proximité plus familière qu’il partage avec son lecteur.
Bertrand Bolognesi : D’où vient votre passion pour la musique de Richard Strauss ?
Bruno Serrou : Je suis tombé dans cette musique et dans la création contemporaine quand j’étais petit ! Et j’ai dû voir Salomé à l’âge de onze ou douze ans ; il s’agissait d’une production de Wieland Wagner, avec la belle Anja Silja en bikini. Dans les années quatre-vingt, lorsque je travaillais au Théâtre du Châtelet, j’ai publié mes premiers textes sur Strauss dans le programme de La Femme silencieuse. En 1988, Françoise Verny m’a confié une biographie du compositeur. Au printemps de l’année suivante, j’ai pris contact avec Richard Strauss Junior (le petit-fils) et suis allé le voir à Munich, de même que je suis allé voir Alice Strauss (sa mère, donc la bru du musicien) à Garmisch – je raconte précisément ces rencontres dans le livre, d’ailleurs. Je fus le premier musicographe français à venir parler avec elle dans la maison de Strauss, dont elle m’ouvrit toutes les portes. Finalement, la biographie annoncée ne vit pas le jour.
BB : Pour quelles raisons ?
BS : L’éditeur n’avait pas imaginé que l’on pût écrire quelque deux mille pages sur ce sujet. Il n’a pas souhaité assumer un format estimé trop copieux. Mais en faisant le travail que ce projet nécessitait, la relation ambiguë de Strauss avec le national-socialisme m’intéressa autant qu’elle me gêna. J’ai collecté de nombreux documents qui m’ont permis de remettre son attitude à sa juste place. Il ne faut pas oublier qu’à l’arrivée de Hitler, Strauss était un homme de soixante-dix ans dont le fils avait épousé une femme d’ascendance juive, un musicien athée, matérialiste, qui n’aimait ni le désordre ni l’autorité, et avant tout un européen dans l’âme, à l’inverse de Webern dont on sait le pangermanisme.
BB : Comment vous êtes-vous documenté ?
BS : J’ai réuni tout ce que j’ai pu trouver sur la question, mais pas uniquement. Il m’a fallu me pencher sur tout document pouvant toucher de près ou de loin l’histoire de Richard Strauss. Je me suis procuré de nombreux livres, dont trop peu en langue française, ce qui était une difficulté supplémentaire. Je me suis plongé – avec passion ! – dans l’immense correspondance de Strauss, mais aussi dans les travaux du Strauss Institut (qui s’occupe également du fonds Hofmannsthal) et les archives de la famille Strauss.
BB : Et de là au roman ?
BS : Scali édita un Dictionnaire des termes religieux écrit par mon père. Il lui proposa ensuite d’écrire un livre sur Strauss. Mon père me recommanda comme quelqu’un de plus à même que lui de se lancer dans ce genre de projet. Souhaitant expliquer les circonstances dans lesquelles le musicien dut prendre quelques responsabilités culturelles dans l’Allemagne nationale-socialiste, je me suis attelé à l’écriture d’un roman dont cette relation problématique serait le sujet principal, afin que l’on sorte du cliché idiot «Strauss est nazi». Il serait bon que les commentateurs essaient de se projeter dans le temps et s’interrogent sur ce qu’ils auraient fait dans telles circonstances.
BB : Ce roman a donc cristallisé des recherches d’abord destinées à une biographie ;
mais comment passe-t-on à une fiction ?
BS : Cela n’a pas été simple de se replonger dans une documentation ancienne. Comme d’aborder la culture allemande, partant du fait que je n’en ai jamais maîtrisé vraiment la langue. De ce long travail préalable est finalement surgie une forme narrative romanesque que j’écrivis en un an, dont la base historique est exacte, bien que sa structure bouscule volontiers la chronologie. J’ai ensuite placé mon sentiment sur chacune des étapes de la vie de Strauss sous la protection des poèmes choisis par lui pour ses Quatre derniers Lieder. En faisant se rejoindre la vie et le climat poétique de la dernière heure, je tente d’interroger une nostalgie particulière liée à l’incompréhension soulevée plus haut.
BB : Sait-on pourquoi l’on aime Richard Strauss ?
BS : Je crois que ce qui me fascine chez lui, c’est sa sérénité et son assurance. Moi qui suis exactement le contraire de tout cela, j’aborde le personnage avec la nostalgie de ce qu’il est et que je ne suis pas et ne serai jamais – en terme de caractère, s’entend. Sur ce point, je me sens bien plus proche de Gustav Mahler. Mais n’est-il pas plus tentant de se plonger dans son antithèse ?
BB : Envisagez-vous de réitérer l’aventure à propos d’un autre compositeur ?
BS : Cela me tenterait beaucoup avec Alexandre von Zemlinsky. Il fut un personnage passionnant à plusieurs égards, et à la croisée de tant d’autres : professeur d’Alma Schindler dont il tombe éperdument amoureux et qui épousera Mahler, professeur puis associé d’Arnold Schönberg et, plus tard, son beau-frère, puis alibi d’Alban Berg, etc. En 1938, cet homme qui a aidé tout le monde est contraint de fuir et s’installe à New York. Il n’a plus un sou et personne ne lui vient en aide, pas même Alma qui habite à quelques pas de là, ni Schönberg qui s’en désintéresse ingratement – rappelons la générosité avec laquelle Zemlinsky a toujours soutenu l’Ecole de Vienne à laquelle, pourtant, il n’adhéra pas. De fait, il mourra dans le plus grand oubli en 1942.
Retour
haut de page
............................................................................................................................................