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David Théodoridès
Didier Van Moere
Paris, La Taverne, 18 mai 2009
Directeur du festival Sinfonia en Périgord créé il y a vingt ans par son père Michel, David Théodoridès, philosophe et fou de musique – met depuis 2003 son festival à l’heure du baroque. Avec pour double ambition la transmission des connaissances par le biais d’un compagnonnage et une programmation qui ne se limite plus aux frontières du festival mais irrigue de musique tout au long de l’année la région du Périgord.
Le goût de la musique
Ce ne sont pas mes origines qui ont fait de moi un musicien : ma famille vient de Kalymnos, une île grecque, capitale de l’éponge, sans monument antique, où se croisent l’Orient et l’Occident, notamment dans la religion orthodoxe. Cela n’a pas fait de moi un musicien, mais m’a transmis le goût du partage, ainsi qu’une certaine inconscience : il en faut pour choisir la culture contre le loisir, le concert contre la simple production. J’avais sept ans, j’allais le dimanche dans le bureau de mon père, qui s’enfermait pour écouter Bach, Mozart et quelques autres. Mon amour filial me révélait un univers sonore, un langage que je pouvais m’approprier. De ce jour la musique a pris une place indispensable dans ma vie.
Un autre jour, bien plus tard, un ami m’a invité au festival de la Chaise-Dieu pour un récital Cziffra. J’entendis pour la première fois les Vêpres de Monteverdi, un style, un répertoire que j’ignorais: j’en ai été si bouleversé que ma perception de la musique en a été changée.
Plus tard encore, quand j’ai voulu intégrer le Conservatoire d’art lyrique de Toulouse, mon père m’a demandé de d’abord « passer mon droit ». Il avait raison : la complémentarité est bonne, surtout dans le monde chaotique où nous vivons. Le droit permet de se restructurer, et, aujourd’hui, il m’est évidemment utile dans la direction du festival.
Sinfonia en Périgord : des lieux et un esprit
Notre festival Sinfonia se caractérise par la nouveauté du répertoire et par ses approches. Le choix de la musique baroque constitue déjà un choix de nouveauté. Harnoncourt l’avait dit : le baroque est de la musique contemporaine. Nous faisons également tout un travail sur la musique orale. Dans la programmation, nous essayons de faire dialoguer certaines œuvres, quitte à prendre des risques, d’organiser des confrontations entre des œuvres du XVIIe ou du XVIIIe et, par exemple, des chants populaires du bassin méditerranéen où la tradition orale est restée vivace et permet de transmettre des pratiques ancestrales. Nous tentons également d’associer des œuvres connues du grand public avec des découvertes : j’ai associé une fois Vivaldi et trois œuvres de Schütz (Histoire de la Nativité, Sept paroles du Christ en croix, Histoire de la Résurrection) dans une même programmation. Il y a deux ans, au musée Vesunna, un palais de verre de 5.000 m2 construit sur des vestiges gallo-romains, nous avons demandé à l’ensemble XVIII/21 de jouer des musiques de Pellegrino, un musicien italien parti jusqu’à Goa, dans le cadre d’une sorte de cross over musical. Deux mille ans après, cette musique resurgissait. A vrai dire, c’était moins un concert qu’une expérience.
Les lieux jouent un rôle important dans un festival : ce sont des lieux patrimoniaux, des églises surtout, à l’acoustique remarquable, comme l’ancienne cathédrale de Périgueux, le château de Bourdeilles, dont le seigneur était le fameux Brantôme, à la fois médiéval et florentin. Si nous envisageons des opéras, nous choisirons d’autres lieux, tout aussi significatifs. Nous voulons aussi établir une sorte de convivialité avec le public : on lui dit bonjour, on lui dit merci, on parle avec lui, sans pour autant faire des conférences de présentation. J’étudie les listings, pour savoir qui vient pour la première fois et qui revient. Certains sont fidèles depuis presque dix ans et ils restent pour toute la durée du festival, ils ont fini par constituer un noyau d’amis. Tout cela reste donc très familial : mon père, mon épouse sont des piliers du festival et nous élargissons la famille aux festivaliers.
Recettes et subventions
Le prix des places se situe entre 18 et 20 euros, avec des tarifs jeunes de 5 à 10 euros – le prix d’une place de cinéma. Notre budget est de 250.000 euros. Il devrait évoluer : la ville souhaite institutionnaliser le festival, l’intégrer pleinement à la vie locale. Nous avons 50% d’aides, le reste étant constitué par la billetterie, les recettes de la publicité, etc. Le Conseil général nous donne 60.000 euros, le Conseil régional 33.000, la ville 25.000, la Drac 10.000. Certaines sociétés nous aident aussi : Carrefour, Amel, ainsi que de petites sociétés, qui donnent 1.000 ou 500 euros. Nos recettes propres s’élèvent à 85.000 euros.
La crise aura-t-elle un impact sur le financement du festival ? Certaines sociétés ont anticipé et nous attendons des réponses… Espérons que le public augmentera comme les années précédentes : entre 2004 et aujourd’hui, il a doublé. Nous avons pourtant commencé modestement : mon père, qui organisait des concerts, a réinvesti le reliquat des subsides dans la création du festival. Il a trouvé des partenaires avant que les pouvoirs publics, cinq ans après, prennent conscience de son travail, qui est devenu le nôtre.
Au-delà du festival, une saison
Sinfonia dure dix jours : c’est court. Mais il se prolonge pour s’impliquer dans la vie culturelle locale. Pas à travers une Académie : il y en a déjà beaucoup ailleurs, à Ambronay, à Aix... C’est évidemment un bon moyen pour récupérer les subventions de la Fondation France Telecom. Inutile d’en rajouter cependant. Dans notre département, il y a celle de Michel Laplénie. Une académie de plus ne répondrait sans doute pas à des besoins. En revanche, nous nous sommes engagés depuis cinq ans dans une politique de compagnonnage. Nous avons demandé que soit parrainé l’ensemble Aquilon qui a ainsi pu enregistrer un disque non commercial chez Zig Zag Territoires, diffusé auprès des différents acteurs locaux et nationaux pendant trois ans. Aquilon commence à faire parler de lui – Benjamin Alard en est d’ailleurs issu – et il est soutenu par les fondations Orange et Singher-Polignac. La région Aquitaine nous a demandé de soutenir également des ensembles régionaux.
Nous avons connu des succès et des échecs : tout tient à la capacité des jeunes musiciens d’aller au-delà d’un seul concert – parfois le concert est bon mais il s’arrête là. Il ne faut pas oublier la pratique amateur. J’essaie de lui faire une place : pour les vingt ans du festival, je voudrais ouvrir la porte aux non professionnels, revaloriser leur pratique dans le cadre du festival sur l’ensemble de sa durée, notamment sur les places de Périgueux : on pourrait imaginer un itinéraire avec de petits concerts d’un quart d’heure environ pour briser le mur entre les pros et les dilettantes afin que ceux-ci ne se sentent plus exclus. L’ensemble de la programmation sera d’ailleurs très festive, principalement axée sur la musique dans la ville.
Nous envisageons également une troisième action l’année prochaine : la mise en place d’un chœur Dordogne, regroupant l’ensemble des chœurs amateurs, sous la direction de Michel Laplénie. Ils travailleront, durant toute l’année, des œuvres qui seront programmées au festival. Notre quatrième objectif sera de prolonger le festival par la création d’une vraie saison. En 2008 nous en avons inauguré le principe avec six concerts répartis dans l’année. Il faudra dorénavant faire mieux. Quand j’en ai pour la première fois fait la proposition, l’adjointe à la culture m’a répondu que la vie culturelle en Dordogne était assez riche et qu’il était inutile de rajouter des concerts attirant cinquante personnes. Je lui ai rappelé qu’on nous avait tenu le même discours au moment de la création du festival. La musique ne faisait pas partie des priorités de la ville malgré le goût de Xavier Darcos pour elle. En privé il peut vous parler de Bach et de Buxtehude, mais il n’évoque jamais la musique en public car elle passe pour un art bourgeois. En tout cas, aujourd’hui la saison existe et ses concerts attirent entre 300 et 350 personnes. On est loin des cinquante annoncés.
Fédérer les festivals
J’aurais aimé qu’on puisse le faire. Quand j’ai proposé de travailler ensemble au dernier festival qui s’est créé dans le nord du département, on nous a répondu que chacun devait rester chez soi : le dialogue n’est pas toujours facile. Mais la logique de subvention est là aussi. Il y a un mois, le Conseil Général a reçu plusieurs responsables de festivals pour étudier la question. Nous étions douze, y compris le festival de théâtre de Sarlat, le festival des musiques traditionnelles de Montignac, celui du Périgord noir, Itinéraire baroque de Ton Koopman, etc. Chaque été, ces festivals attirent 400.000 visiteurs en Dordogne, autant que les grottes de Lascaux. Le nombre de festivals dans la région ne constitue à mes yeux ni une concurrence ni un danger, ils contribuent au contraire également à la mise en valeur d’un véritable patrimoine. Mais l’enjeu majeur sera d’abord d’établir la présence d’activités polyculturelles dans l’année et pas seulement pendant la saison estivale.
Il faut également penser aux possibilités de jumelages qui concerneront l’ensemble de l’Europe : j’avais pris contact avec des lieux de patrimoine grec comme Patmos, où il se déroule un festival d’art sacré. La chose est compliquée compte tenu des différences de structure des festivals.
Notre festival aura vingt ans en 2010. Après cet anniversaire, je compte travailler sur l’identité d’un ensemble plus large, au-delà des manifestations elles-mêmes. La France a une situation particulière : c’est le seul pays où il y a autant de festivals et où ils ont autant d’importance dans la politique culturelle, peut-être en raison de la décentralisation.
Musique et musicologie
Je discute plutôt avec les musiciens qu’avec les musicologues. Le mouvement baroque s’est construit dans l’opposition, avec une querelle des anciens et des modernes. Peu importe qui avait raison, tout cela est dépassé. La pratique des instruments anciens est universellement adoptée, même par les orchestres modernes, l’enjeu n’est plus là. Des ensembles, comme les Musiciens du Louvre-Grenoble jouent à la fois sur de l’ancien et du moderne. Nous recherchons seulement des esthétiques appropriées qui ne prétendent pas être des vérités établies. Les chanteurs passent également d’un répertoire à l’autre. En ce qui concerne mes choix personnels, je me fie à mon instinct, c’est tout.
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