

DAPHNIS ET CHLOÉ AU PETIT RICHE
Il a tout de même une colonne et demie de disques, en principe disponibles en France, si nous en croyons le catalogue Diapason. Nous savons aussi qu’aucun disquaire (est-ce le mot ?) n’est susceptible d’avoir, en rayon, le plus apprécié de ces titres. On sait enfin que, par Internet, on a accès aux trésors les plus improbables... Après ça les marchands vous diront que le commerce va à vau-l’eau...
Nous voici, maintenant, au célèbre Petit Riche (bonne bouffe, enfin !), apprécié de quelques artistes et du compost politique : escaliers et couloirs y sont tapissés de dédicaces, bien propres à inspirer un sévère délit de sale gueule à nos maniaques du prestige national... Heureusement, parvenus au salon qu’on nous a réservé, nous tombons sur nos invités, arrivés à l’avance, et voilà qu’on se demande lequel des deux est le plus beau.

Sans rompre avec Moscou, c’était vivre plus à l’aise et non loin de Schott qui publie désormais la musique de Rodion Schedrin notamment six Concertos pour piano et plusieurs opéras dans la nuance sévère : Lolita, Les Ames mortes, Le Vagabond ensorcelé. On s’en doutait : Rodion Schedrin est un littéraire. L’important est qu’en tant que créateur, il n’ait jamais déçu. Moscovite, ses premières œuvres (beaucoup de ballets, on s’en doute, et Béjart sut en être le lointain inspirateur) allaient surprendre par leur humour (Le Petit Cheval bossu, 1955, cherchez l’allusion) et par le fruité de l’orchestration (ce qui, en Russie, demande un surcroit d’attention). Élève de Miaskovsky (l’homme aux vingt-sept symphonies par ailleurs surnommé la conscience musicale de Moscou) il s’évada pourtant bien vite des allusions folklorisantes pour s’aventurer aux confins du sériel et de l’aléatoire. L’un de ses grands propagandistes, en occident, allait être Rostropovitch (Concerto «sotto voce«, 1994).
Académicien à Berlin, couronné par Yeltsin, honoré d’exécutions délirantes au Japon (1068 violoncelles !), cet homme courtois n’a pas donné une seconde l’impression d’être “officiel”. Regrettant, au passage, que les compositeurs sollicités demandent désormais quel sera le sponsor ? il nous envie d’avoir Dutilleux, égrène d’émouvants souvenirs sur Chosta (Chostakovitch, c’était Dieu) et trouve même le moyen de flatter la mémoire de ce Tikhon Khrennikov qui symbolisait, ici, la médiocrité de la bureaucratie stalinienne. Mort il y a maintenant deux ans le redouté président de l’Union des compositeurs aurait épargné les tracasseries gouvernementales à nombre de musiciens juifs. Les interdictions dont il s’est montré coupable ? Elles venaient d’en haut, il ne fit que les appliquer. Il aurait même promu de jeunes confrères que sa pitoyable musique avait tant à redouter...
Après ces dostoïevskiennes bienveillances, après trois heures d’échanges d’une rare qualité, il nous fallut bien repasser devant les sales gueules... Quel poids ont-elles, désormais ?
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