> Rodion Schedrin

Marcel Marnat
Le 6 décembre 2010
Paris, Le Petit Riche

DAPHNIS ET CHLOÉ AU PETIT RICHE


Il a tout de même une colonne et demie de disques, en principe disponibles en France, si nous en croyons le catalogue Diapason. Nous savons aussi qu’aucun disquaire (est-ce le mot ?) n’est susceptible d’avoir, en rayon, le plus apprécié de ces titres. On sait enfin que, par Internet, on a accès aux trésors les plus improbables... Après ça les marchands vous diront que le commerce va à vau-l’eau...

Nous voici, maintenant, au célèbre Petit Riche (bonne bouffe, enfin !), apprécié de quelques artistes et du compost politique : escaliers et couloirs y sont tapissés de dédicaces, bien propres à inspirer un sévère délit de sale gueule à nos maniaques du prestige national... Heureusement, parvenus au salon qu’on nous a réservé, nous tombons sur nos invités, arrivés à l’avance, et voilà qu’on se demande lequel des deux est le plus beau.

Elle, Maya Plisetskaya, légende de la danse en des temps inféconds : port de tête et regard impérieux, rayonnante d’insolente intelligence. Lui, Rodion Schedrin, l’un des rares compositeurs russes qui ne se soit pas pourvu de la carte du parti, grand et svelte, visage frémissant, mains superbes. De part et d’autre : le charme russe, je ne vous dis que cela. Ces émois passés, le vertige. Oui, malgré l’antisémitisme ambiant, elle a régné sur le Bolchoï et rayonné jusqu’aux USA où, songeant à Rubens et Suzanne Fourment, Richard Avedon devait la photographier dans un envol de renards argentés. Lui, beau ténébreux dont le père, musicien lui-même, fut le secrétaire de Chostakovitch... À la mort du Maître (Aout 75), Rodion Schedrin venait de franchir la quarantaine et, largement reconnu, il proposait déjà une œuvre ne devant plus rien aux crispations nées du stalinisme. C’est peu avant que nous avions reçu (et de quel sourcil circonflexe !) certaine Carmen Suite (1967), ballet pour cordes et percussions qui, à force d’élégance et de mordant, rhabillait Bizet de façon intouchable. France Musique allait en faire ses choux gras, je veux dire les quelques-uns qui, là dedans, sortaient de Schubert-Mahler-Schönberg. Après cela, il faut bien dire qu’on perdit Schedrin de vue, les petits éditeurs de disques qui l’honorent ne nous accablant guère d’exemplaires de travail. On sait seulement qu’il y eut cinq Concertos pour orchestre, fort peu orthodoxes, dont un commandé et créé par Bernstein, lors du 125e anniversaire du Philharmonique de New York. La France a bien dû faire quelques efforts vers ce compositeur de stature désormais planétaire, mais tellement dispersés... Il faut noter, en outre, que rompu aux traditions du chant choral russe (son grand père était pope), Schedrin allait se mouiller lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie, en 1968, proposant une œuvre dont les élans jugés mystiques lui valurent quelques remarques acerbes... Une Cantate, basée sur des textes présentables de Lénine, aurait dû calmer le jeu mais perestroïka et chute du mur incitèrent le fameux couple à s’installer à Munich.

Sans rompre avec Moscou, c’était vivre plus à l’aise et non loin de Schott qui publie désormais la musique de Rodion Schedrin notamment six Concertos pour piano et plusieurs opéras dans la nuance sévère : Lolita, Les Ames mortes, Le Vagabond ensorcelé. On s’en doutait : Rodion Schedrin est un littéraire. L’important est qu’en tant que créateur, il n’ait jamais déçu. Moscovite, ses premières œuvres (beaucoup de ballets, on s’en doute, et Béjart sut en être le lointain inspirateur) allaient surprendre par leur humour (Le Petit Cheval bossu, 1955, cherchez l’allusion) et par le fruité de l’orchestration (ce qui, en Russie, demande un surcroit d’attention). Élève de Miaskovsky (l’homme aux vingt-sept symphonies par ailleurs surnommé la conscience musicale de Moscou) il s’évada pourtant bien vite des allusions folklorisantes pour s’aventurer aux confins du sériel et de l’aléatoire. L’un de ses grands propagandistes, en occident, allait être Rostropovitch (Concerto «sotto voce«, 1994).

Académicien à Berlin, couronné par Yeltsin, honoré d’exécutions délirantes au Japon (1068 violoncelles !), cet homme courtois n’a pas donné une seconde l’impression d’être “officiel”. Regrettant, au passage, que les compositeurs sollicités demandent désormais quel sera le sponsor ? il nous envie d’avoir Dutilleux, égrène d’émouvants souvenirs sur Chosta (Chostakovitch, c’était Dieu) et trouve même le moyen de flatter la mémoire de ce Tikhon Khrennikov qui symbolisait, ici, la médiocrité de la bureaucratie stalinienne. Mort il y a maintenant deux ans le redouté président de l’Union des compositeurs aurait épargné les tracasseries gouvernementales à nombre de musiciens juifs. Les interdictions dont il s’est montré coupable ? Elles venaient d’en haut, il ne fit que les appliquer. Il aurait même promu de jeunes confrères que sa pitoyable musique avait tant à redouter...

Après ces dostoïevskiennes bienveillances, après trois heures d’échanges d’une rare qualité, il nous fallut bien repasser devant les sales gueules... Quel poids ont-elles, désormais ?



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