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Le 11 mars 2008, la PMI recevait Jacques Rigaud, personnage incontournable de la vie artistique française

par Caroline Alexander




Depuis près d’un demi-siècle Jacques Rigaud fait partie du paysage culturel de France. Haut fonctionnaire ? Grand commis d’Etat ? Ecrivain ? Chacune de ces étiquettes le désigne. On pourrait ajouter : militant de la connaissance à donner en partage, amoureux de l’art et de l’art de vivre. Né à Paris mais d’Aquitaine, originaire du pays des trois « M », Montaigne, Montesquieu, Mauriac auxquels il aime se référer. Enarque, il œuvre en politique depuis 1954 (auditeur, conseiller d’Etat, chef de cabinet ministériel…). Il fut PDG de RTL durant 20 ans, présida aux destinées du Musée d’Orsay après avoir contribué à sa création. En 1979 il introduisait le concept du mécénat d’entreprise en France via l’ADMICAL qu’il dirigea durant 28 ans. Président d’un Frac, professeur, romancier – le Bénéfice de l’Age, un Balcon sur le Temps -, essayiste – La Culture pour vivre, l’Exception culturelle, Le Prince au miroir des médias… -. Spectateur assidu des théâtres, maisons d’opéras, salles de concerts, festivals… Toujours ouvert aux nouveautés surtout quand elles dérangent. L’unique inconnue de sa vie est l’ennui. C’est tout un chapitre de l’histoire de la culture en France que Jacques Rigaud a raconté à la PMI.


Intoxiqué de presse, d’information et … de critiques

Je n’ai pas hésité un instant quand on m’a proposé de venir déjeuner avec vous. Je suis heureux de trouver des visages familiers. Je suis en effet un intoxiqué de la presse : j’ai appris à lire dans les journaux. Ma mère possédait un magasin de mercerie-bonnetterie-papeterie dans le quartier des Epinettes : j’ai commencé mes revues de presse en prenant mon petit déjeuner à la boutique. J’ai lu Le Monde dès 1944, à douze ans. Cette passion ne m’a pas quitté.
S’agissant de la critique musicale ou théâtrale, vous n’imaginez pas l’importance que vous avez. Combien de fois, pour un spectacle que je n’avais pas vu, m’avez-vous donné envie d’y aller ! Même si je ne suis pas d’accord avec vous, le simple fait d’avoir ce dialogue secret avec vous m’apporte beaucoup. Une de mes inquiétudes aujourd’hui est de constater le peu de place donné à l’actualité culturelle dans les publications généralistes.


Directeur de cabinet du ministère de Jacques Duhamel

Jacques Duhamel fut ministre des Affaires culturelles de janvier 1971 à mars 1973. Ce fut relativement bref mais décisif à bien des égards. Aujourd’hui encore, 25 après, on me parle de lui. Dans les milieux culturels, il a laissé une trace importante. Au ministère de la Culture, un comité d’histoire a fait des recherches sur les différentes personnalités qui occupèrent ce poste. Il y eut un moment décisif souvent méconnu : au printemps 1969, le général de Gaulle quitte le pouvoir, Georges Pompidou est élu et nomme Jacques Chaban-Delmas premier ministre. Ils auraient pu penser que la « magie Malraux » étant achevée, il suffisait de reconstituer un secrétariat d’Etat aux arts et lettres, rattaché à l’Education Nationale ; ils ne l’ont pas fait et ont confié le ministère de la culture à Edmond Michelet. Pompidou, lui-même homme de culture très attentif à la création en tous domaines, voulait en effet prolonger la modernisation économique par un grand élan culturel : une de ses premières décisions fut d’ailleurs la création du Centre Beaubourg.
Quand Duhamel succéda à Michelet, Pompidou lui demanda aussitôt d’aider Michel Guy à créer son Festival d’Automne. La santé de Duhamel était déjà fragile, mais je peux attester que, sur le plan de son action politique et de sa capacité de commandement, il a été jusqu’au bout pleinement maître de ses moyens. A sa nomination, il a eu ce mot : je ne penserai pas au niveau de Malraux, je ne vivrai pas au niveau de Michelet, mais j’essaierai d’administrer ce ministère parce que c’est ce que je sais faire. C’était simple, élégant, modeste. J’avais avec lui un rapport quasiment fraternel. Duhamel était respecté, son objectif était que le Ministère des Affaires culturelles assure sa crédibilité dans l’Etat. Dans un de mes livres, j’ai écrit qu’il y a eu quatre grands ministres de la culture : Malraux, qui a donné au ministère son prestige, Duhamel qui lui a donné sa crédibilité dans l’Etat, Michel Guy qui l’a inscrit dans la modernité et Jack Lang, qui lui a donné son assise dans l’opinion. Toute notre action a été inspirée par cette volonté de faire de la rue de la Valois un vrai ministère avec un ancrage réel dans le territoire national.


L’épineux dossier de l’opéra de Paris

Dans le domaine de la musique, nous avions avec Marcel Landowski un personnage hors normes, imaginatif avec à la fois un sens de l’action, un goût du pouvoir et un sens politique très fin. On peut dire aujourd’hui : heureusement que nous avons eu Landowski et pas Boulez. Landowski ne voulait pas apparaître comme l’homme d’un clan ; Boulez n’aurait pas fait preuve du même sens du pluralisme s’il avait été directeur de la musique. Nous avons mis en œuvre le plan décennal de Landowski. Nous avons eu aussi à prendre en charge le très épineux dossier de l’Opéra. Nous avions à reprendre les négociations sur les conventions collectives qui avaient été dénoncées précédemment à l’initiative du ministère : la grande puissance était les syndicats, avec la largeur de vue que vous imaginez. Or Duhamel était un formidable négociateur, il en avait la résistance, la patience, l’esprit d’à propos. J’ai demandé à Landowski ce que serait le coût « marginal » d’un opéra de classe internationale par rapport à ce que coûterait de toute manière un opéra en ordre de marche. Je me suis aperçu que ce coût n’était pas si faramineux dès lors que nous aurions l’homme de la situation. Il y en avait un mais pas en France : c’était Rolf Liebermann ! Celui-ci fut aussitôt intéressé mais il était engagé jusqu’en 73 à Hambourg. Petite anecdote : Duhamel avait invité Liebermann à venir à Paris, il lui a envoyé le chauffeur à Orly. Le chauffeur lui demanda s’il voulait entendre un peu de musique car il avait une cassette avec un enregistrement de Don Giovanni. Pour Liebermann, ce fut un bon signe…
Mais il fallait trouver une équipe pour rouvrir l’Opéra début 72. On a fait appel à Bernard Lefort et Daniel-Lesur. Un mot cruel et bien injuste de Gabriel Dussurget courait dans Paris : « Le problème est que Lefort n’est pas sûr et que Lesur n’est pas fort ». C’était une mission de sacrifice, Lesur l’a menée avec une grande élégance. Liebermann avait des exigences financières qui furent réglées, il voulait avoir Solti comme directeur musical et il l’a eu. Jamais, je n’oublierai les images de la première des Noces de Figaro à l’Opéra royal de Versailles. Le lendemain, Duhamel quittait le ministère.


Architecture, patrimoine, musées : la naissance du Musée d’Orsay

Nous avons beaucoup travaillé dans le domaine de l’architecture, du patrimoine, du théâtre. Nous avions Pierre Dux à la Comédie-Française ; il était ce dont on rêve toujours pour les grandes institutions culturelles : à la fois un artiste et un patron. Nous avons relancé les musées de province. A l’époque on pouvait se payer le luxe d’avoir des vues à long terme tout en sachant qu’on n’en verrait pas l’aboutissement : ce fut le cas d’Orsay, l’un des premiers dossiers que Duhamel trouva sur son bureau. On demandait son avis sur la démolition de la gare d’Orsay, cette immense carcasse desservant des trains qui n’allaient plus qu’à Juvisy et à Etampes – dans le meilleur des cas. A l’époque l’équipement hôtelier de Paris était insuffisant. La SNCF voulait garder le sous-sol comme terminus des lignes de banlieue, démolir la gare et y construire un hôtel avec des parkings en hauteur.
Duhamel mit aussitôt son veto au projet, ce qui nous a valu un procès. On m’apostrophait sévèrement à Matignon : « Vous n’allez quand même pas la classer, cette gare ? ». « Pourquoi pas ? ». L’année suivante, le directeur des musées de France, me demandait un rendez-vous pour me parler de cette gare d’Orsay. Les conservateurs du Louvre lui avaient fait part d’une idée car le Louvre à ce moment croulait sous le poids de ses réserves notamment en matière d’œuvres impressionnistes. La gare d’Orsay datant de la même époque, la fin du XIXe, pourquoi ne pas garder le monument et en faire un musée autour des années 1848-1905 (date du début des collections du futur musée Pompidou) ? Je me suis précipité chez Duhamel, qui est allé voir Pompidou, Chaban et Giscard, alors ministre des Finances. Conclusion de ces entretiens : «  Chaban s’en fout, Pompidou ne pense qu’à Beaubourg qui, pour Giscard, coûte déjà assez cher. » Six mois plus tard, en janvier 1973, invité à l’Elysée, Pompidou me posa des questions sur les musées : je lui dis que ça n’allait va pas bien puis je me suis enhardi à lui dire que je regrettais qu’il n’ait pas donné suite au projet d’Orsay. Pompidou me demanda de lui rappeler de quoi il s’agissait – ce que je m’empressai de faire ; à quoi il m’a répondu : « Ce n’est pas idiot, votre truc. »
Il m’a autorisé à répéter la phrase et j’ai dit à Duhamel : « Nous avons deux mois pour créer l’irréversible ! » Nous avons inscrit la gare comme monument historique et désigné l’équipe de programmation. Après la mort de Pompidou, au moment de l’élection de Giscard, il y avait une loi de programmation pour les musées de France, nous avons mis une ligne sur Orsay. Giscard explique dans ses Mémoires que c’est lui qui s’est opposé à la démolition d’Orsay et qui a eu l’idée du musée. Je lui ai envoyé une lettre pour lui dire que mes souvenirs ne coïncidaient pas tout à fait avec les siens, il n’a pas répondu, mais m’a dit, un peu plus tard, lors d’une rencontre, que j’avais eu raison de lui rappeler la chose. Ainsi est né le musée d’Orsay…
En 1981, le mandat du président de l’établissement chargé de la construction du musée expirait et il fallut lui trouver un successeur. Jack Lang, alors ministre de la culture du gouvernement Mauroy formé par François Mitterrand, au terme de quelques suggestions rejetées par le président, proposa mon nom, car, paraît-il, il était souvent cité dès qu’on parlait de culture. L’idée venait d’André Rousselet, Lang pensait que je ne voudrais pas, Mitterrand lui dit qu’il fallait me le demander. C’est ainsi que je fus amené à présider l‘établissement public qu’est le Musée d’Orsay.


Orsay premier musée pluridisciplinaire

L’un de mes slogans dans mes années de présidence de l’établissement chargé de construire et de faire fonctionner le Musée était que nous ne construisions pas un musée de plus, mais un musée nouveau. François Mitterrand savait que je n’étais de la même famille politique que lui, mais j’ai pu le consulter chaque fois que j’en ai eu besoin. Très vite j’ai compris que dans son esprit, et d’un point de vue politique, ce musée-là représentait le grenier de la mémoire nationale. Un lieu qui ne devait pas se contenter d’être une galerie de tableaux et de sculptures, mais où toute expression artistique devait trouver sa place. Il y avait l’impressionnisme, mais aussi Mallarmé, Rimbaud et la musique, la photographie, la naissance de la presse populaire (« la presse à un sou ») et du cinéma, etc.
Il fallait donc un auditorium, des salles d’exposition temporaires, une boutique qui ne se limite pas à un magasin de cartes postales et de catalogues mais une vraie librairie où l’on peut trouver des livres sur Jaurès, l’affaire Dreyfus, l’épopée coloniale, etc… La pluridisciplinarité allait de soi. Et la musique allait tout naturellement s’y inscrire.


Les virages des maisons de la culture

Dans l’esprit de Malraux, de Biasini, de Gaétan Picon, les maisons de la culture ont été une grande chose par rapport à ce qui existait auparavant. On voulait créer des lieux de culture destinés à un public qui n’est pas traditionnellement le public de la culture. – ce que l’on appelait à l’époque « le non-public ». L’idée était généreuse, un peu systématique (une par département, ce qui n’a pas de sens). Elles ont connu des fortunes diverses, certaines ont disparu, on ne parle plus de Nevers ou de Thonon, le Havre a eu une destinée différente. Elles ont joué un rôle en mai 68, comme foyers de contestation – ainsi à Bourges et à Chalon-sur-Saône. La droite de l’époque en faisait une sorte de diable, elle n’aimait pas beaucoup Malraux. Si Duhamel avait voulu mettre un terme à l’aventure des maisons de la culture, c’eut été politiquement facile mais il a au contraire poursuivi et relancé des chantiers, notamment dans la région parisienne : Nanterre, Créteil et Bobigny, mais aussi à Reims.
En réalité, c’est du temps de Lang qu’elles ont été remises en cause. La gauche n’en a ressenti aucun état d’âme. Certaines ont conservé le statut ou le nom de Maison de la culture (Grenoble, Amiens, la Rochelle, Bourges), d’autres sont devenues des scènes nationales, purement théâtrales. Je suis un peu triste : sans en faire l’alpha et l’oméga de l’action culturelle, il est dommage que l’esprit n’en subsiste pas toujours.


Délocaliser les musées

Le Louvre à Lens, le Centre Pompidou à Metz : j’y suis favorable. J’ai été amené à faire un rapport à l’actuelle ministre sur le caractère inaliénable des œuvres d’art, alors qu’on avait mis dans l’esprit du président de la République qu’il fallait « vendre des œuvres pour en acheter », puisque l’argent manquait. J’ai beaucoup d’estime pour Nicolas Sarkozy, mais on ne saurait affirmer que la culture est au centre de ses réflexions. Un rapport avait été demandé, au temps du gouvernement Villepin par Thierry Breton, qui a créé une commission présidée par Jean-Pierre Juillet et Maurice Lévy, sur l’économie de l’immatériel – nouvelles technologiques, logiciels, techniques du marketing – qui fut publié en novembre 2006. Cette commission, allez savoir pourquoi, s’est intéressée aussi aux musées et à leurs collections ; or rien n’est moins « immatériel que les collections, qu’il s’agisse des musées d’art, des musées de société ou des musées scientifiques dont la mission consiste à rassembler, à sauvegarder et à exposer des œuvres qui sont d’abord des « choses », avec leur côté unique, leur fragilité, la patine du temps qui leur donne leur charme ou leur sens. Parmi les vingt membres, il n’y avait aucun responsable du monde culturel, mais beaucoup d’inspecteurs des finances. Certaines pages m’ont fait bondir : c’était, non pas une approche économique des collections publiques, mais une approche exclusivement commerciale. Il était reproché aux musées de ne pas exploiter suffisamment leurs produits dérivés : le «  panier d’achat moyen » du visiteur était jugé trop peu rempli. Rien sur le service public des musées, sur leur histoire, très spécifique. Cette commission, préoccupée du surendettement de la France, a constaté que certains actifs ne sont pas valorisés dans le patrimoine de l’Etat, et notamment les collections des musées ; d’où l’idée de pouvoir, comme aux Etats-Unis, se défaire d’œuvres qui « encombrent » les réserves, pour en acheter d’autres.
C’est oublier qu’en France, les musées appartiennent au domaine public, leurs œuvres sont inaliénables et imprescriptibles. C’est une loi d’octobre 1789 qui exproprie les biens de la couronne et les confie à la nation sous la garde de l’Etat, avec comme objectif la conservation, l’étude et l’éducation du peuple. La Révolution a beaucoup œuvré pour la culture. Certes, le mobilier royal de Versailles a été vendu, pas les tableaux. Certains révolutionnaires pensaient que les responsabilités de la nation dans l’éducation et la connaissance étaient fondamentales. Beaucoup de bibliothèques du clergé et de la noblesse ont été confiées aux villes, qui ont créé à cette fin des bibliothèques publiques : l’exemplaire des Essais de Montaigne corrigé de la main de l’auteur et déposé aux Cordeliers de Bordeaux est allé à la Bibliothèque Municipale de la ville dès 1790.


L’ADMICAL et la santé du mécénat

Auprès de chaque ministre entrant en fonction, j’ai toujours tenu le même discours : le mécénat n’est pas là pour boucler les fins de mois d’un Etat nécessiteux. J’ajoute : le mécénat d’entreprise se développera d’autant plus que les entreprises auront le sentiment et la preuve que l’Etat fait tout son devoir dans le domaine culturel. Certes il peut y avoir une distinction à faire entre les responsabilités pérennes de la puissance publique et celles pour lesquelles on peut s’en remettre aux collectivités locales ou à l’initiative privée. Mais le concept de service public de la culture est un des éléments de l’identité française. A un fonctionnaire qui me faisait remarquer que l’Etat subventionnait la Comédie Française depuis trois siècles j’ai répondu qu’il devrait s’y faire encore pour trois siècles au moins. Des Lettres patentes de Louis XIV, ça ne se privatise pas plus que la Galerie des glaces ou la cathédrale de Chartres. Même choses pour les collections des musées.
Cela dit, le mécénat en général et d’entreprise en particulier va bien, même très bien. La loi de 2003, à l’origine de laquelle nous nous trouvons (Admical), est une étape décisive. Elle a doublé les avantages fiscaux du mécénat des particuliers et des entreprises, elles les a simplifiés, elle a aussi facilité, accéléré et encouragé la création de fondations, d’utilité publique ou d’entreprises n’ayant pas à constituer un capital, pour un engagement de cinq ans pour consacrer à des activités d’intérêt général. Il s’en crée depuis une par semaine en moyenne.
Au début, les entreprises ont fait ça pour voir, de façon ponctuelle ; quand elles ont compris ce que cela représentait pour elles, elles en ont fait un axe stratégique, à la marge de leur activité fondamentale – un constructeur de voitures est fait pour vendre des voitures, pas pour soutenir l’Opéra-comique. Le mécénat est devenu un élément de la stratégie des entreprises, de leur communication. Parallèlement il y a aussi le mécénat d’environnement, humanitaire, où les entreprises associent leur nom. Le mécénat met les entreprises au contact de médiateurs sociaux, d’artistes, de créateurs, qui sont eux-mêmes en contact avec le monde réel, ont avec le risque et le malheur une relation qu’on ignore souvent dans l’entreprise. L’engagement d’une entreprise renforce le sentiment d’appartenance du personnel à l’entreprise. C’est un thème consensuel. Une entreprise ne peut pas se payer le luxe de la philanthropie comme vous et moi. Quand elle donne, elle doit en rendre compte à ses actionnaires, montrer que son mécénat va dans leur intérêt. Aux Etats Unis, on parle de « philanthropie lucrative ». C’est devenu un élément du management moderne. Le mécénat est libre, il est une des expressions de la liberté d’entreprendre. Une entreprise peut ne pas en faire. On pourra aller plus loin que la loi de 2003, mais pour l’instant il faut qu’elle soit mieux connue et mieux appliquée. Nous avons un des régimes les plus favorables d’Europe, mais je reconnais que pour certaines entreprises l’avantage fiscal n’est pas l’élément déclencheur.
Le mécénat par ailleurs prend les couleurs de l’Europe. Les entreprises européennes cultivent une vision européenne de stratégie, y compris dans le domaine du mécénat. Bayer fut l’une des premières à avoir une action de mécénat : l’un de ses principaux axe de mécénat est le soutien de la musique française, il est le mécène du festival Berlioz à la Côte-Saint-André.


Présence française à l’étranger

On supprime de plus en plus les instituts français, c’est une des choses les plus désolantes qui soient, et qui se pratique dans l’indifférence générale. On est en train de liquider le réseau culturel français à l’étranger. On ne se bat pas, ne s’est jamais beaucoup battu, à quelques exceptions près, pour les préserver. Chaque président consacre 80% de son temps à l’international et tient périodiquement des propos édifiants sur le rayonnement culturel international de la France, mais aucun n’en a tiré de conséquences pratiques. Aucun président n’a compris l’importance de ce réseau, qui était le plus beau du monde. Ce réseau, sous prétexte de doublons avec les ambassades ou avec les Alliances Françaises, dont j’ai été quelque temps vice-président, se réduit comme peau de chagrin. C’est un malheur général.


La vocation et l’identité de Radio France

Etant né dans un milieu modeste entre les deux guerres, je n’ai pas trouvé la culture dans mon héritage, ça a été pour moi une conquête où la radio a joué un rôle capital. Je dois à Jean Witold, à Roland-Manuel, à Armand Panigel, mes premières émotions musicales. Witold consacré une année aux Concertos de Mozart. J’ai découvert Mon Faust à Radio Sottens, les concerts de RTL avec Pierre Hiégel. Par rapport à d’autres générations qui n’avaient pas la radio, c’était une chance.
A la tête de RTL, j’ai été concurrent de Radio France, mais j’ai toujours eu avec ses responsables des relations confraternelles. Je trouve que France Culture fonctionne très bien actuellement. J’écoute Culture Matin, par exemple. Mais France Culture est dans une situation moins concurrentielle que France Musique qui doit affronter Radio Classique. France Musique aurait besoin d’un coup de jeune, de mauvaises habitudes ont peut-être été prises. Ayant vécu le début des radios libres, j’ai l’impression qu’elles se sont un peu assoupies ; les jeunes ont d’autres possibilités d’accès à d’autres musiques et peuvent aujourd’hui se constituer eux-mêmes leur programme, sans se sentir tributaires d’une radio.


De l’AFAA à Cultures France

Cultures France a pris la succession de l’AFAA. J’ai été vice-président pendant de longues années de l’AFAA. Cette présence française avait deux aspects : les instituts et la circulation des œuvres et des créateurs et interprètes. Par rapport à d’autres pays, nous avons trop fait de cette action culturelle une annexe de la présence diplomatique. Nous avons donné l’impression que l’Ambassade accaparait tout.
L’idée d’une grande agence pour le rayonnement culturel français a l’étranger a été souvent émise, jamais réalisée. Cultures France prolonge ce qui était l’AFAA. Quelles que soient les qualités d’Olivier Poivre d’Arvor et de ses prédécesseurs, je ne suis pas sûr qu’on ait mis là des gens de grande qualité. Toute une série d’actions culturelles à l’étranger se passent en dehors de ces réseaux, pas une grande exposition ne peut être organisée sans collaboration d’institutions homologues, les ambassades et les conseillers culturels sont complètement court-circuités.




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