> Laurent Pelly : «PUR, UN ANGE D’UN JOUR PARLE À L’HÔTE ÉTERNEL»

Marcel Marnat
Paris, Le Petit Riche

Mi-janvier. Cherchez bien. Non, ce n’est pas la mort de Louis XVI mais la naissance de Laurent Pelly, invité chez nous, grâce à un heureux hasard, le jour de son anniversaire... Frôler la cinquantaine, soit. Mettre la dernière main au Giulio Cesare de Haendel, à Garnier : re-soit. L’important n’est-il pas que, depuis 1980, il n’ait pas arrêté, démarrant sur le théâtre à dix-huit ans puis émigrant à Grenoble, avant (dans un premier temps) de reconquérir Paris et ceci (voilà qui est révélateur), toujours avec la même équipe (Agathe Mélinand et volontiers Marc Minkowski). Ainsi Laurent Pelly montre-t-il que le Pélican (nom de sa compagnie) ne se tue pas pour les autres mais, au contraire, saura, plus utilement, faire entendre son originalité dans le monde entier : Amsterdam, Santa Fe, Covent Garden, Vienne, New York, Bruxelles, Glyndebourne, San Francisco, Barcelone, Milan, avec, tout de même, un peu de France autour : Paris, Marseille, Grenoble, Lyon, Toulouse...

Malgré tout cela, il est parmi nous, aujourd’hui, familier sans être racoleur, sans fla-flas : un naturel déconcertant. Au point qu’on ne sait pas par quel bout l’attraper ! Le savoir acquis dans le théâtre parlé (Copi, mais oui, c’était lui, Philippe Adrien, Hanokh Levin, Alan Benett, Ionesco, Valetti, Téphany mais aussi Labiche, Maïakowski, Roussel, Hugo, Feydeau, Goldoni, Strindberg, von Horvath, Lewis Carroll, et les Shakespeare un peu marginaux!) a-t-il marqué son activité dans le domaine de l’Opéra ? Question oiseuse si ce n’est que le temps parlé et le temps musical ne sont absolument pas les mêmes. Dès lors, Pelly tient la rampe en se partageant aussi équitablement que possible : 6 mois d’opéras, 6 mois de théâtre parlé, l’opéra le familiarisant avec la rigueur et la rapidité : la musique est mesurée, le verbe est libre. Tirer parti des contraintes du temps in-modelable de l’Opéra ? Maintenant qu’il aborde au répertoire baroque, comment se tirer d’interminables arie da capo... ?!

Ses réussites sont d’équipe, il faut le redire, avec le soutien confiant de quelques stars avec lesquelles il a œuvré dès ses débuts : Minkowski, bien sûr (on ne se lasse pas de leur Platée, aujourd’hui en DVD) mais aussi (parce qu’elle a la modernité du geste, dit-il) Natalie Dessay, complice depuis cette première mise en scène lyrique : Orphée aux Enfers (1997 : audace de Renée Auphan, alors à Genève). Avec, de même, Felicity Lott, impliquée à son tour en d’autres Offenbach mémorables.

Le répertoire ? Aucune époque qui ne réclame quelque retour à la vie ! Depuis quelques temps Laurent Pelly fait la conquête de Kurt Weill (Péchés Capitaux, Mahagonny, prochainement l’Opéra de 4 sous, à la Comédie Française, histoire de manier des acteurs capables de chanter)... Mais oubliera-t-on, pour autant, qu’on avait adoré son Elixir d’amour dans les foins ? Le voici donc plongeant dans la mythologie urbaine des années folles, éclectisme fructueux quand Laurent Pelly confesse son goût pour l’opéra fin XIXe et XXe (Ariane à Naxos, l’Heure espagnole, Gianni Schicchi) au point de promotionner tout un nouveau répertoire (Chabrier, Bartók, Poulenc sans oublier Michel Legrand).

Dans tout cela, on pressent un goût marqué pour les saillies de la comédie plutôt que pour les solennités du drame. Laurent Pelly confesse ses faiblesses pour la comédie musicale américaine (de Gershwin et Cole Porter à Bernstein) pour tout un jazz vocal, infiniment malléable. Mais il a besoin, aussi, du riche terreau de quelques-uns de nos grands auteurs-chanteurs, ironies douces-amères qu’il prise électivement, de Brassens ou Brel à Barbara. Il parait que, récemment, on l’a dit désinvolte. Il en est froissé car plutôt que le contemporain grinçant ou caricatural, il préfère les ressources d’une tendre ironie pour ne point dire d’une compassion (qui le sensibilise à un XIXe plutôt social, né de Hugo et de ses suites). De là à reconnaitre qu’il est plus jouissif d’animer les brutes et les méchants voire les cons !

Laurent Pelly est trop délicat pour compenser les tracas par des coups de gueule. S’il avoue préférer le Theater an der Wien à la Staatsoper c’est parce que sa liberté d’accommodements y est mieux garantie. Chemin faisant, on le découvre doux et timide. Il avoue être mal à l’aise avec les chanteurs qui ne sont pas bien dans leur corps, d’où le besoin de persuader et de bénéficier (à tous les niveaux de la réalisation en cours) d’une complicité indispensable. Que faire de ces chefs sur-employés qui, débarquant au dernier moment, veulent imposer leur marque, au mépris de tout le travail accompli en amont ? Une bonne passerelle est d’obtenir l’adhésion et l’engagement des choristes : ils ne sont pas là pour boucher les interstices mais pour homogénéiser un travail global. C’est là l’une des exigences du grand théâtre populaire : il ne s’agit pas d’en dédaigner les leçons au nom d’on ne sait quel intellectualisme. Ainsi ne l’a-t-on jamais vu casser la baraque : il construit les siennes (et jusqu’aux costumes) à côté.

Dès lors tout est plus simple (et efficace). Sa Fille du Régiment, outre qu’elle met Donizetti à sa vraie place, nous a restitué, intactes, les mélancolies de l’humour romantique. Avec ses projets de Puritains (Garnier) ou de Robert le Diable (Covent Garden) en épousera-t-il l’imagerie et reverrons-nous, sur scène, le charnier de Montfort l’Amaury ?

Ce n’est pas lui qui propose : on fait appel à Laurent Pelly et il se met à bosser. Un si bon naturel nous enchante et il semble qu’avec lui, il n’y ait plus rien à craindre. Mais, avec la Flûte Enchantée, prévue pour les Champs-Elysées, que se passera-t-il ? Car, à l’autre extrémité du théâtre allemand, il renâcle devant Wagner : il faut parfaitement parler la langue, concède-t-il, et le même problème se pose avec les opéras «lourds» d’un Janacek ou encore Chostakovitch : comment maîtriser le Nez si l’on n’est pas intoxiqué par la langue de Gogol ?

Une indépendance si créative fait penser au meilleur de la Nouvelle Vague. Alors pourquoi pas de cinéma ? Les spectres d’Eisenstein, de Kazan voire d’André Antoine semblent égarer notre tablée si attentive mais, là encore, un naturel certain impose un ordre imprévu : contrairement à ce que l’on croit (et à ce que tendent à accréditer certaines impréparations «modernistes») le cinéma tend à figer tout aventurisme heureux. Quoi de plus médité qu’un film américain ? Laurent Pelly admire mais de l’extérieur, soucieux d’une fluidité qui, malgré certaines apparences, semble bannie de Hollywood. Ce qui le fascine c’est qu’au théâtre comme à l’Opéra, il n’y a jamais deux représentations identiques. Le seul qui, au cinéma, semble avoir maîtrisé cette contradiction entre l’ordre et l’imprévu, ce fut le Fellini d’après 8 ½... mais qui oserait se mesurer au Maestro ?

Reste la solution paradoxale du spectacle filmé... que de découvertes ! Outre les difficultés nées des spécificités du chant (un gros plan d’interprète s’époumonant est insoutenable), il a quasiment fallu trouver un langage nouveau... En posant une telle loupe sur une représentation d’opéra, on a découvert l’importance du texte et même à quel point il est impératif de respecter le livret. Dès lors une Montserrat Caballé (qui, selon son goût, récrivait ses textes parlés) devient ingérable. Du strict point de vue technique, le fait qu’on puisse mettre en branle jusqu’à dix caméras en même temps réévalue totalement la relation que l’on a avec une mise en scène donnée. Laurent Pelly soutient volontiers que son travail part d’un centre pour aller vers les périphéries. Comment maintenir cette cohérence centrifuge quand dix angles différents peuvent saucissonner la mise en place initiale ? Heureusement il y a des exceptions et les résultats d’un François Roussillon amènent notre hôte à constater qu’il y a eu des captations meilleures que le spectacle !

Dès lors, l’avenir est grand’ouvert. Avec Laurent Pelly, on n’en avait pas douté un instant et des projets tels que le Prophète pour Paris, Cendrillon et Robert le Diable à l’intention de Covent Garden, Manon au Metropolitan, Don Pasquale à Santa Fe ou l’Enfant et les sortilèges pour Glyndebourne montrent assez que nous sommes en plein work in progress...



PS. Il fallait bien que le rouge nous monte au front : le casse-croûte du Petit Riche fut à peine digne d’un commissariat de police. Il nous faudra émigrer à nouveau.



Retour haut de page
.................................................................................................................................................