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Joyce DiDonato
Didier Van Moere
Paris, La Taverne, 9 mars 2009
Béatrice et Bénédict aux Champs-Elysées les 5 et 7 février, Idoménée au Palais du 27 février au 22 mars : deux triomphes pour Joyce DiDonato, qui n’a pas oublié qu’elle a débuté à Paris. La belle Américaine, invitée de la PMI, a tenu à parler en français pour parler de sa carrière, de son répertoire, de ses projets. Souriante, enthousiaste, mais exigeante, au service d’une haute idée de son art.
I love Paris
J’ai débuté à Paris, c’est ma seconde patrie, je m’y sens chez moi. Le public français est un public de connaisseurs : pour lui je me dois d’être au sommet de ma forme. C’est toujours un défi, mais je n’ai pas peur : j’aime les défis. J’espère revenir souvent. L’Opéra de Paris est très différent du Met de New York, par exemple. Au Met, tout est précis, organisé, au millimètre, comme dans une grande machine bien huilée. On peut, le samedi, donner Aida l’après-midi et Turandot le soir. En France, en Italie, les choses se présentent différemment. Pour l’acoustique, le Met et Bastille ne posent aucun problème, au Palais Garnier on sent moins sa voix .
Idoménée/Idamante
Pour le rôle d’Idamante, c’est le premier qui air est le plus difficile : le personnage s’affirme tout de suite, la voix n’a pas le temps de se chauffer. Ensuite, les choses sont plus faciles, je chante sans le moindre stress. Quand on m’a demandé de chanter Elvira, je me suis dit que j’en serais capable puisque je réussissais à chanter le premier air d’Idamante – avec « Mi tradi » en ré, pas en mi bémol. La tessiture d’Idamante me convient : je suis entre mezzo et le soprano, la voix pour laquelle écrivait Mozart. Elvira ? A vrai dire, avant d’accepter un rôle, je regarde la partition, je ne m’occupe pas de savoir si c’est un rôle pour mezzo ou pour soprano.
Haendel et le chant baroque
Chanter Haendel sans vibrato ? Je n’ai eu personne pour me diriger dans Haendel – aux Etats-Unis, on ne l’enseignait pas comme en Europe. Quand il a été question de Jules César avec Minkowski à Amsterdam, j’ai écouté ses disques et je me suis dit que je devais chanter moi aussi sans vibrato. Il m’a dit tout simplement : « Chante ! » Pour Hercule, William Christie m’a dit la même chose: « On est au théâtre : ce qui compte, ce sont les personnages. » D’une certaine façon, Haendel, c’est du bel canto.
Chanter et jouer
Je ne peux ni jouer sans chanter, ni chanter sans jouer : jeu et chant doivent fusionner. Un opéra est une histoire, avec des personnages. Le jeu révèle la puissance de la musique. J’ai besoin de saisir la raison des actions et des gestes du personnage, ensuite je cherche des couleurs. J’interroge toujours les metteurs en scène, jusqu’à ce que je comprenne. J’ai mis deux semaines pour comprendre ce que Luc Bondy voulait pour Hercule : après, la confiance s’est établie et nous étions totalement d’accord.
A propos des metteurs en scène
Le problème, pour moi, ce n’est pas la tradition contre la modernité ou la modernité contre la tradition, mais l’expression des émotions. Une mise en scène traditionnelle peut être profonde : rien n’empêche de jouer de façon très expressive un air qu’on chante à l’avant-scène. J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec certains metteurs en scène, comme Laurent Pelly ou Patrice Caurier et Moshe Leiser. Laurent Pelly avait une vision de la Cendrillon de Massenet, nous en avons vraiment fait un personnage. Il n’est pas musicien et pourtant il connaissait mieux cette musique que moi ! Pour Le Barbier de Séville, Patrice Caurier et Moshe Leiser nous ont d’abord fait lire le texte, on a rapproché Beaumarchais de Shakespeare. Cela dit, pour moi, le dernier mot revient au chef : la magie opère quand il s’établit un vrai dialogue entre le chef et le metteur en scène.
… et des chefs d’orchestre
Cette année, j’ai eu la chance de travailler avec Mackerras, Levine et Davis (ici à Paris pour Béatrice et Bénédict). J’ai connu de grands maestros, pas des hommes imbus de leur ego, des serviteurs de la musique. Christie dans Hercule m’a également impressionnée : il va au-delà de la technique, il pénètre dans le théâtre et dans la musique. J’aime aussi beaucoup Hengelbrock, autre serviteur de la musique. Avant d’enregistrer Octavie du Couronnement de Poppée – je chantais Monteverdi pour la première fois – Emmanuelle Haïm et moi avons discuté durant une demi-heure et nous avons surtout parlé du texte : cela a suffi pour que les premières prises soient satisfaisantes.
Des choix de carrière
Je n’ai pas rêvé d’une carrière de chanteuse, je voulais être chef de chœur. J’ai commencé à chanter à l’Université, et je me suis très vite retrouvée sur une scène. L’opéra constituait pour moi un défi. Au concours, je n’étais classée que troisième. Mais j’ai eu un excellent professeur. La première fois que je l’ai vu, j’ai lui fait des vocalises pendant quatre minutes, je me sentais importante. Alors il m’a dit : « Vous êtes musicienne, vous êtes intelligente, mais si vous chantez ainsi vous n’avez aucun avenir. Vous chantez avez le muscle et la jeunesse : le muscle se raidit et la jeunesse s’envole. » J’ai passé trois ans avec lui : quand je l’ai quitté ma technique était au point.
Des répertoires
J’aime les rôles du répertoire français : j’aimerais chanter Charlotte, refaire Mignon, Chérubin et Cendrillon. Carmen ? Peut-être… mais on vous attend tellement dans le rôle… Il m’est plus difficile de chanter quand je ne comprends pas la langue : j’ai chanté Richard Strauss, le Compositeur et Octavian, mais je n’arrive pas à aussi bien jouer avec les couleurs. Il est important pour moi d’apprendre l’allemand, notamment pour les Cantates de Bach. Côté russe, j’ai chanté Fiodor… et Olga avec piano au Collège de Philadelphie. J’aime beaucoup Pauline… mais je préfère écouter Olga Borodina. J’ai eu en tout cas beaucoup de plaisir, à Houston, à chanter en anglais Katia Maslova dans Résurrection de Machover : quel personnage, immense, tragique ! Nous devons aussi soutenir le répertoire et les compositeurs contemporains : à New York, je participerai en mai prochain à la création de la cantate de Peter Lieberson The World in flower, pour mezzo, baryton, chœur et orchestre.
Le cross over
On cherche aujourd’hui comment présenter la musique classique. Jamais je ne consentirai à des concessions sur la qualité. Si je chante des chansons américaines - ce que j’aime beaucoup, je veux le faire bien. Pas question pour moi d’abandonner la scène et de débuter une carrière dans les stades. Je souhaiterais seulement que tout le monde écoute davantage de disques.
Des projets d’avenir
J’ai beaucoup de projets. Trop même ! Mon prochain disque sera consacré à Rossini, mais sans « Una voce » ou « Non piu mesta » : je vais chanter des airs plus rares, je voudrais privilégier les héroïnes du Rossini seria, comme Sémiramis, Armide ou Desdémone. Rossini n’est pas un compositeur léger, il est proche de Bellini, il annonce Verdi.
Vie privée, vie publique
Je commence à limiter le nombre de représentations, mais c’est difficile. Renée Fleming dit que nous étions payées pour chanter... Durant ces trois dernières années, j’ai abordé trop de personnages nouveaux, j’ai donné trop de récitals. Je souhaite reprendre des rôles, il est important de les revisiter. Mais je veux aussi prendre le temps de respirer, d’être avec ma famille, de vivre, tout simplement. Je veux être sûre, en arrivant sur une scène, de me sentir sereine et bien dans ma peau.
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