Les déjeuners de la PMI, acteur prioritaire de la musique
Candide vu par Robert Carsen :
> "La version la plus complète qui soit"


Cinquante ans après sa création américaine, Candide de Bernstein fait son entrée en France, au Châtelet, dans une production de Robert Carsen.
A Paris, c’est l’événement de la fin de cette année 2006. Se référant à la fois à Voltaire et à l’histoire des Etats-Unis, le metteur en scène canadien – dont l’Opéra Bastille reprendra Les Contes d’Hoffmann en janvier et Lohengrin - revisite l’œuvre à sa façon. La PMI l’a invité à son déjeuner du 30 novembre.

Caroline Alexander : Pourquoi avez-vous accepté de monter Candide ?
Candide était une proposition très intéressante pour moi, mais je ne connaissais pas vraiment l’œuvre, je ne l’avais jamais vue et je ne l’avais pas lue depuis longtemps. Je connaissais seulement l’enregistrement de Bernstein. Théâtralement, je ne voyais pas très bien la chose. Mais je savais que je voulais le faire, parce que j’adore la musique et que c’est du théâtre. Je ne me considère pas comme un metteur en scène d’opéra, mais comme un metteur en scène tout court. Je me suis remis au théâtre ces dernières années, en janvier et en février dernier j’ai monté au Piccolo Teatro de Milan Mère Courage, qui n’y avait jamais été donné. J’ai aussi donné des comédies musicales en Angleterre, en particulier Sunset Boulevard et The Beautiful Game pour Andrew Lloyd Webber. Candide ressortit à ce genre, qui se situe entre le théâtre et l’opéra. Bernstein lui-même ne savait pas lui-même comment l’appeler : musical comedy, opérette, opéra-comique ?

Anne Rodet : Comment avez-vous conçu votre production ?
La genèse de l’ouvrage m’a beaucoup influencé. L’idée de Candide est venue de la grande dramaturge américaine, Lilian Hellmann – celle des fameux Little Foxes, avec Bette Davis. Elle était parmi les auteurs visés par la commission McCarthy, devant laquelle elle a été convoquée. Elle a envoyé une lettre où elle disait qu’elle refusait de se livrer à la moindre dénonciation. Elle n’a pratiquement plus jamais travaillé à Hollywood après. Bernstein, en 1953, était lui aussi accusé de communisme ou d’anti-américanisme, on refusait de lui renouveler son passeport. Elle lui a proposé de faire quelque chose à partir de l’autodafé de Candide pour dénoncer les injustices dans leur pays. Bernstein a accepté. En 1956 c’était la première mondiale. Succès d’estime, mais livret critiqué, à cause de sa longueur : trop ou pas assez de Voltaire. Hellmann a été très fâchée, elle a refusé de toucher au livret. D’autres écrivains célèbres ont aussi participé au texte des chansons : Dorothy Parker, Stephen Sontag, John Latouche, Richard Wilbur. On a fait ensuite plusieurs remaniements, il y a eu une version pour un orchestre plus important, destinée au New York City Opéra – c’est la version du Châtelet - au lieu des quinze instruments de la création. Hugh Wheeler, écrivain anglais, mais établi aux Etats-Unis pendant cinquante ans, a écrit encore une autre version, qui est plutôt restée la version finale, où il a ajouté Voltaire comme narrateur. Après, en 1988, John Mauceri, directeur musical du Scottish Opéra, a proposé à Bernstein de travailler avec lui à une version définitive.

Edith Walter : Vous situez Candide à quelle époque ?
Les références parlent surtout quand on lit le roman – pourquoi ça commence en Westphalie, par exemple, pourquoi les allusions à Frédéric II. Cela ne passe plus au théâtre, qui est différent de la satire. Je suis revenu aux événements qui ont suscité l’idée de Candide, donc on est aux Etats-Unis, ça commence à l’époque de la composition, on parcourt ensuite cinquante ans d’histoire américaine, je fais un parallèle entre l’optimisme de Candide et l’optimisme des Etats-Unis après la seconde guerre mondiale et l’assassinat du président Kennedy. Là, les références sont concrètes pour nous. Juste avant la première, on a demandé à Bernstein pourquoi lui, Américain, écrivait sur un chef-d’œuvre européen. Il a répondu : « Candide est un ouvrage américain, Madame Hellmann est américaine, je suis américain. » Dans la tête de Bernstein, c’était clair, dans celle de tous ses collaborateurs aussi, Wheeler, je vous l’ai dit, vivait aux Etats-Unis. Tout cela apparaît dans notre production, mais nous essayons aussi de conserver l’esprit de pastiche : Bersntein a adopté des douzaines de styles d’écriture musicale.

Nicole Duault : A la fin de sa vie, lors d’un séjour parisien, on avait demandé à Bernstein pourquoi il n’avait pas fait une version française. Il a répondu qu’il y travaillait.
Nous avons voulu présenter l’ouvrage comme il l’a écrit. Les textes chantés anglais sont remarquables, ils collent très bien à la musique. Une version traduite n’aurait pas été une bonne chose pour une première française… Mais en travaillant notre production, nous avons réécrit le texte parlé. Je suis allé voir le Bernstein Trust, je suis allé voir les ayants droit de Wheeler, tous ont été très favorables au projet et m’ont donné leur autorisation. Ceux qui ont vu la dernière version, celle du Scottish Opera, verront le changement. J’ai aussi changé l’ordre des chansons. De toute façon, c’est une tradition, aucune version de Candide ne les présente dans le même ordre. J’ai également mis des choses du premier acte dans le second, pour renforcer la force dramatique de l’ouvrage. Il y a des déséquilibres dans la structure, qui expliquent peut-être pourquoi l’ouvrage n’a pas été monté plus souvent, même aux Etats-Unis. Mais nous n’avons rien changé aux lyrics.

Pierre-René Serna : La version que le public français va découvrir n’est pas celle que Bernstein a écrite… Ne risque-t-on pas d’avoir une fausse idée de l’œuvre ?
Pas du tout. Aucune version n’est la même. L’œuvre a toujours été présentée de manière différente. Certaines chansons ont été modifiées cinq, six, sept fois. Bernstein trouvait ça normal, il donnait son accord. C’est dans la nature de l’ouvrage : on a toujours été à la recherche du meilleur Candide possible… Si une version avait été pleinement satisfaisante, il n’y aurait pas eu toutes ces récritures. En tout cas, pas une note de musique n’a été changée. Pas un mot des chansons n’a été changé non plus. Nous allons donner la version la plus complète qui soit ! L’ordre des événements est souvent contraire à celui de Voltaire, il y a même des numéros qui ont été chantés par des personnages différents selon les versions, certaines chansons ont quatre titres selon les versions. C’est très complexe. Je voulais seulement que l’ordre soit plus proche du Candide de Voltaire.

Guy Erismann: Pouvez-vous évaluer l’importance de Candide sur le plan international, notamment américain ?
Robert Carsen: c’est un ouvrage qui est très peu donné, parce qu’il est considéré comme dramatiquement problématique. Quelque chose ne prend pas, c’est pourquoi je propose la production que je vous ai présentée. En récrivant le livret avec Ian Burton, le dramaturge avec qui je travaille depuis toujours, j’ai développé le rôle de Voltaire, selon l’idée de Wheeler – j’ai invité Lambert Wilson à le jouer, en lui faisant chanter aussi les deux philosophes opposés, Pangloss et Martin. Voltaire parle en français – ce sera le seul ; ce qu’il dit est en général tiré de son texte. Cet ouvrage de Bernstein est a priori post-moderne, il mélange plusieurs époques : on a le texte de Voltaire, très XVIIIe, et la musique de Bernstein, très XXe siècle.

Claude Menet : La partie ballet est-elle importante dans votre mise en scène ?
Je voulais lui donner le maximum d’importance. Cette musique a besoin d’être dansée. En retravaillant l’ordre des morceaux, j’ai réfléchi à la chorégraphie. Je suis très heureux que Rob Ashford, le chorégraphe de cette production connaisse Broadway et l’esprit de la comédie musicale américaine. Il est américain, n’a jamais travaillé en France. Il a gagné le Tony Award en 2002. A Londres, il a fait la chorégraphie de la reprise de Guys and Dolls et celle d’Evita de Lloyd Webber. Il est formidable. Notre spectacle est très mouvementé, parce que Candide est toujours en mouvement.

Séverine Garnier : Dans vos mises en scènes précédentes, vous privilégiez les approches psychologiques, voire psychanalytiques. Est-ce le cas pour Candide ?
Candide est surtout un ouvrage d’action. Candide, avec son innocence, sa candeur candide, dès qu’il est rejeté de la plus belle maison de Westphalie, n’arrête pas de voyager, de rencontrer de nouveaux personnages : c’est toute une vie. Il essaie toujours de comprendre ce qui lui arrive, mais il attend un certain temps pour se poser des questions. Candide n’est pas un conte psychologique, il y a trop d’action. Candide n’est pas en conflit avec lui-même, comme les grands personnages d’opéra.

Propos recueillis par Didier van Moere, Paris, la Taverne, 30 novembre 2006

Ce que les membres de la PMI pensent de Candide:
Caroline Alexander: webthea.com
Didier van Moere: concertonet.com



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