

Le dos de la cuillère
Il est insolite de retrouver, sur le piédestal de nos prestigieux déjeuners PéHémIques, un familier de si longue date. Insolite mais d’autant mieux venu que les gens de plume (je n’ose utiliser ici mon expression favorite : plumitifs) n’ont pratiquement jamais eu accès à cet honneur... Gilles Cantagrel, donc, vient d’être notre invité dans le cadre renommé de ce Procope qui, nous dit-on, reçoit, depuis la fin du XVIIe siècle, tout ce qui a pu griffonner sous les couvertures les plus diverses... Seule la causticité invariable de notre cher Serna rebiffe notre attention contre un lieu désormais défiguré par des aménagements maladroits et de minables pastiches XVIIIe... Reste qu’avec des amis de passage, il y est toujours agréable d’y savourer (dans un silence de plus en plus précieux) une de ces crèmes brûlées qui, avec un café offensif, maintiennent le prestige de l’ endroit.
Inchangé, lui, et sans toc, notre invité et sa courtoisie naturelle, et jusqu’à son immuable trois-pièces-cravate (qui le faisait quelque peu chambrer du temps où, patron de France Musique, il eut à manipuler nos peuplades en savates... il n’est plus le seul), tenue d’autant plus appréciée, désormais, que nos gens de culture se conduisent comme des porcs.
De fraîche date appelé au sein de la PMI (il y a des retards comme ça...) Gilles promettait, il y a deux-trois ans, de faire la somme (provisoire, soyons-en sûrs) de ses réflexions sur Bach en nous offrant une étude méthodique des quelques 220 Cantates... L’auteur a, aujourd’hui, le tact de ne pas nous rejoindre avec ce pavé sous le bras. Il est vrai qu’il ne fait pas loin de trois kilos (ce qui, après tout, ne fait jamais que 15 grammes par Cantate). Un ou deux exemplaires (Fayard) n’en circulèrent pas moins, suscitant la confusion des flemmards.
Aussi bien parlâmes-nous moins de ce bel exemple de ténacité que de choses et d’autres, Edith Walter (amie des temps lointains du Conservatoire auprès de Marcel Beaufils) ayant rappelé la belle carrière de notre auteur. Outre les références que sont restés Bach en son temps ou Le Ruisseau et la Rivière, recommanderai-je un Telemann et (peut-être surtout) ce Buxtehude autour desquels Cantagrel sut faire revivre toute une société ? À partir de là, ce sont d’innombrables légendes qui chutent, colportées sans sévérité par ce qu’on ose appeler une tradition. Énorme travail ! Patience intrépide dont il lui fallut être pourvu (on s’en rend compte, déjà, dès qu’on suit pas à pas un quelconque de nos contemporains) ! Tout cela ne brime en rien un enthousiasme qui reste chaleureux et naturel, malgré la température incontrôlable qui règne en ce grenier.
Niels Bohr aussi bien que Mozart ou Arvo Pärt élargirent l’horizon, et aussi Diderot voire Kurt Masur. Imaginait-on que Leipzig était devenu marrante ? Bref, deux heures et demie durant, Gilles Cantagrel est parvenu à nous faire oublier la pitance absolument dégueulasse que, pour ce dernier repas, le plus vieux café de France a eu le front de nous faire payer 35 Euros...
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