Le Directeur du Théâtre de la Musique et de la Danse au ministère de la Culture vient d’être nommé Drac de la région Rhône-Alpes
Jérôme Bouet : « La musique se porte plutôt bien en France »

> Jérôme Bouet

Jérôme Bouet vient d’être nommé Drac de Rhône-Alpes. Il est remplacé à la tête de la DMDTS par le magistrat et pianiste Jean de Saint Guilhem, directeur administratif de l’Orchestre des Champs-Elysées. En juin, Jérôme Bouet avait été l’invité de la PMI.
« Quand je suis sorti de l’ENA, il y a vingt ans, je n’ai pas hésité une seconde, j’ai choisi le Ministère de la culture et ne l’ai pas regretté un seul instant.»
Aujourd’hui directeur de la musique, de la danse, du théâtre et du spectacle au Ministère de la culture et de la communication, Jérôme Bouet est un homme heureux: « C’est un ministère utile à la société, on apporte du bonheur, on apprend aussi à poser des questions.» Heureux de voir que «la musique se porte plutôt bien en France, grâce une volonté forte, à la fois de l’Etat et des collectivités locales». D’ailleurs, si «les années fastes» ne sont plus qu’un souvenir, si « le poids de la dette publique est lourd », de façon générale, «les budgets augmentent.» Jérôme Bouet était l’invité de la PMI le juin, en compagnie de Pascal Dumay, son conseiller pour la musique, et de Brigitte Jay, responsable de la mission pour la communication.

CREATION, DIFFUSION, FORMATION
- Jérôme Bouet: Notre politique musicale a trois grands objectifs , la création, la diffusion, la formation. Pour la création, nous avons augmenté notre aide aux ensembles musicaux formés d’artistes non permanents travaillant sur un projet. Environ deux cents sont actuellement soutenus, ce qui représente 70% d’augmentation en quatre ans. Il y a les ensembles baroques bien connus, que nous aidons aussi dans leur relations avec les collectivités territoriales, mais aussi les opéras, dont beaucoup ont reçu le label « opéra national ». Mais notre aide s’étend également aux compositeurs, à travers des commandes, par exemple celles de Radio France. Une formule récente, appelée contrat d’association, permet à un jeune compositeur de trouver un cadre de travail permanent dans des institutions existantes. Les centres de création musicale ne sont pas oubliés: après Lyon, Bourges, Marseille, Nice, deux autres centres vont être labellisés.
Pour la diffusion, notre politique de construction d’auditoriums se poursuit. Dijon a été le prototype de la nouvelle génération d’auditoriums. Grenoble vient d’avoir le sien, ceux d’Aix-en-Provence et de Poitiers sortent de terre. Bientôt viendra le tour de Bordeaux et de Rennes.

Pour la formation, enfin, nos deux CNSMD, dont l’excellence est internationalement reconnue, ne suffisent pas. Certains Conservatoires de région se sont engagés dans une certaine forme d’enseignement supérieur, mais pas assez reconnue. Nous allons donc créer un diplôme national supérieur, de niveau Bac + 3, reconnu au niveau européen dans le cadre du schéma LMD.
- Edith Walter: Il y a déjà les concours comme l’agrégation et le capes…
- Jérôme Bouet : Ce diplôme sera un diplôme du ministère de la culture. Il sera lié à l’université : les interprètes ne doivent pas se limiter à l’apprentissage de la musique, mais s’ouvrir davantage sur l’extérieur, comme les autres professions artistiques.
- Didier van Moere: On parle justement d’une fusion entre le Ministère de la Culture et celui de l’Education…
- Jérôme Bouet: Les questions artistiques et les questions d’éducation sont liées, on voit bien ce que nous faisons en milieu scolaire.
- Edith Walter: De façon satisfaisante ?
- Jérôme Bouet: La situation n’est pas idéale, elle est pourtant moins catastrophique qu’on ne le dit. En tout cas la fusion des deux ministères ne me semble pas souhaitable, même si elle pourrait s’organiser administrativement sans trop de difficulté. Il y a là à mes yeux un risque de hiérarchisation dangereux.
- Nicole Duault: Le disque aussi va mal…
- Jérôme Bouet: Oui, même si le disque classique se porte un peu moins mal. Nous avons créé récemment un fonds destiné à aider les producteurs, notamment dans les investissements qu’ils doivent faire pour accéder à Internet. Il faut favoriser le téléchargement légal. Nous avons aussi créé un crédit d’impôt, accepté par Bruxelles, offrant des possibilités fiscales. Ce sont des entreprises fragiles, pas seulement les labels indépendants. Depuis l’année dernière, un bureau Export aide les producteurs à exporter et soutient les artistes.
- Stéphane Blet: Les mêmes problèmes touchent l’édition musicale. A peine sortie, une œuvre se trouve sur Internet…
- Jérôme Bouet: Nous voyons souvent la chambre syndicale des éditeurs de musique. Nous avons commencé par le disque parce que le Ministère des finances et la Commission de Bruxelles, dans ce domaine, n’étaient pas très favorables à des aides. Mais nous souhaitons étendre à l’édition les dispositifs dont je viens de parler.

TROP DE SALLES ?
- Didier van Moere: Paris va bientôt bénéficier de nouvelles salles de concerts. Et si l’offre finissait par devenir trop importante ?
- Jérôme Bouet: Oui, Pleyel dès la rentrée, la Villette, Radio France à l’horizon 2012. Mais c’est aussi un pari sur le développement. L’auditorium de Radio France, d’une certaine façon, existe déjà. On verra alors ce qu’on fera de Pleyel.
- Didier van Moere: Il faudra peut-être former de nouveaux publics…
- Jérôme Bouet: Dans une capitale, il y a par définition un public mobile et disponible. Evidemment, si on compare Paris avec d’autres capitales… mais tout évolue : il est moins vrai aujourd’hui que les Français préfèrent l’opéra. Le public se renouvelle, rajeunit, il n’y a pas de raison d’être pessimiste.
- Séverine Garnier: On devra malgré tout remplir les salles. On propose aux jeunes de moins de vingt-six ans un billet de dix euros correspondant à une pièce de théâtre. Pourquoi ne le fait-on pas pour la musique classique ? Pourquoi attendre la construction des auditoriums ?
- Jérôme Bouet: C’est une préoccupation constante de l’Orchestre de Paris ou de l’Ensemble Intercontemporain, par exemple.
- Olivier Le Guay: Si la télévision jouait son rôle, la situation serait différente. La place de la musique y est quasi nulle. Un rapport récent a pourtant suggéré des pistes.
- Jérôme Bouet: La télévision n’est plus l’arbitre des élégances en la matière. Internet a tout bouleversé. Patrick de Carolis a le désir de faire évoluer les choses, le Ministère l’y incite vivement. Cela ne peut se faire en un jour. La musique n’aura pas la première place, elle n’aura pas non plus la dernière. L’essentiel est que la fréquentation augmente, partout, même s’il est difficile de trouver des instruments de mesure parfaits.

Fête de la musique et festivals
- Nicole Duault: La fête de la musique a-t-elle toujours le même succès ?
- Jérôme Bouet: Elle a vingt-cinq ans cette année. Des centaines de pays l’ont reproduite. Maurice Fleuret, qui l’a créée, pensait à une demi-heure de musique entre 20h30 et 21heures. Voyez où nous en sommes aujourd’hui… Si on voulait être un peu critique, on pourrait dire qu’elle a pris une dimension un peu trop professionnelle. Il faut revenir à la notion de pratique d’amateur, même si le Ministre, rue de Valois, doit inviter des formations renommées.
- Edith Walter: C’est un événement si important ?
- Jérôme Bouet: Ce n’est pas notre premier souci. Elle va de soi, nous intervenons de moins en moins, nous avons même du mal à recueillir toutes les informations. La société s’est emparée de l’événement, tant mieux.
- Edith Walter: Vous semblez d’ailleurs vous concentrer sur les festivals, à travers une politique de prestige très élitiste dont bénéficie surtout Aix-en-Provence…
- Jérôme Bouet: On nous fait aussi le reproche inverse ! Nous aidons une centaine de festivals de musique classique. Notre aide est certes inégalitaire, nous avons supprimé de petites aides à de petits festivals. Tout simplement parce que nous considérons que ce genre d’aide incombe aux collectivités locales. Notre politique consiste à soutenir les festivals qui ont une forte identité et un fort rayonnement: Aix est une référence pour l’art lyrique, comme Musica pour la musique contemporaine.
- Edith Walter: Vous avez donc changé de politique.
- Jérôme Bouet: Nous privilégions les festivals jouant un rôle structurant à l’échelle nationale et internationale. Ceux qui s’inscrivent dans la durée, comme Ambronay. Nous aidons aussi les Folles Journées de Nantes. Oui, nous avons changé de point de vue : on trouvait il y a dix qu’il y avait trop de festivals, qu’artistes et programmateurs cherchaient à se faire plaisir. Nous avons aujourd’hui un jugement plus positif. Et les festivals sont devenus un bassin d’emploi considérable pour les artistes – la crise des intermittents est une crise du sous-emploi. Bref, nous n’aidons pas moins, nous aidons mieux.
- Nicole Duault: La plupart des festivals mettent à leur programme une œuvre contemporaine pour obtenir une aide à la création et être bien vus du Ministère. Il suffit d’une académie ou d’une œuvre contemporaine et le tour est joué !
- Jérôme Bouet: Il est bon que la musique contemporaine ait sa place dans les programmations. Que les dérives conduisent à une suppression du principe de l’aide à la création serait absurde. On a missionné Musique en liberté pour qu’il soit présent dans les festivals, pas seulement dans les concerts. L’essentiel passe par une politique de commandes : chaque année, il y a 70 commandes pour 900.000 euros. Radio France joue ici un rôle capital. Le problème vient de ce que nous n’avons pas encore su trouver les moyens de diffuser la musique contemporaine comme elle le devrait. Téléphonez à un ministère, vous tombez plutôt sur Rameau ou Vivaldi que sur Ligeti ou Dusapin.

PAS ASSEZ D’EUROPE
- Leszek Bernat: Vous semblez concentré uniquement sur le plan national. Menez-vous des actions concertées avec les autres ou d’autres pys européens ?
- Jérôme Bouet: Soyons franc. La Direction de la musique n’a pas dans ce domaine une politique suffisamment ambitieuse et concertée. Mais c’est aussi le rôle de l’AFAA, qui a les moyens nécessaires pour cela, surtout depuis qu’elle a changé de statut.
- Nicole Duault: Elle a fusionné avec l’ADPF ?
- Jérôme Bouet: Oui, une nouvelle agence, Culturesfrance, est née de cette fusion. Ce changement montre bien que les choses évoluent. En réalité, nous sommes préoccupés par le poids des « saisons ». Elles sont conçues comme des moments d’échange (l’année du Brésil, l’année de la Chine, par exemple) très importants sur le plan diplomatique. Mais elles absorbent une grande partie du budget, alors que la mission de l’AFAA est d’abord d’assurer la mobilité des artistes et des œuvres. La liberté de manœuvre n’est donc pas totale.
- Leszek Bernat: Justement, l’agence a-t-elle une politique générale, au-delà de ces actions ponctuelles ?
- Jérôme Bouet: Il y a une réflexion. Mais il y a aussi des choix. L’AFAA considère que les grands pays industrialisés sont des aires de visibilité pour nos artistes, elle travaille plutôt avec New York et Berlin… Cela dit, les choses évoluent. Déjà la nouvelle offre au niveau de l’enseignement supérieur, dans le cadre du LMD, est liée aux pays voisins: l’Allemagne pour l’Est de la France, l’Espagne pour le Sud-Ouest, etc. Cette ouverture des musiciens vers l’extérieur est capitale, il ne s’agit pas seulement d’envoyer nos artistes en tournée.

Propos recueillis par Didier van Moere

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