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Il y a cent
ans naissait
Jaroslav Jezek
par Guy
Erismann
Jaroslav Jezek fut un compositeur supérieurement doué dont le nom est indissolublement lié au Théâtre libéré. Né en 1906, il était adolescent à la fin de la première Guerre mondiale et, bien naturellement, il fut sensible aux modes en tous genres qui illustèrent les « années folles », y compris aux influences américaines d’alors, notamment du jazz, à l’instar de ses aînés Martinu, Schulhoff ou Burian. C’est sous cet angle que la postérité l’honore mais son destin demeure celui d’un surdoué de la musique et de la culture.
Il
est né le 25 septembre 1906 à Prague dans le quartier d’où
étaient issus de nombreux poètes d’avant-garde. Au Conservatoire
de Prague il travailla avec K.B. Jirak et Josef Suk et reçut également
les leçons d’Alois Haba. Dans ses diverses activités,
il s’efforcera toujours de trouver la solution susceptible de combler
le fossé qui se creusait entre le public et la musique dite «
sérieuse ». Le Théâtre libéré constitua
donc, grâce aux sketchs sulfureux de Jan Werich et Jiri Voskovec, de
participer à la dénonciation du nazisme. Il s’adaptait
à toutes les situations et n’avait pas son pareil pour faire
chanter les acteurs de la troupe. Si la critique officielle feignait de l’ignorer,
le musicien bénéficiait par contre de l’appui de l’intelligentsia
littéraire et surréaliste, Nezval en tout premier. Une gravure
d’Adolf Hoffmeister montre des spectateurs de marque à une première
du Théâtre libéré. On y voit F.X. Salda, Karel
capek, Roman Jakobson, Frantisek Halas, Julius Fucik, Josef Hora et quelques
autres. Bien que l’humour restât très tchèque, le
Théâtre libéré et Devetsil constituaient un foyer
franco-tchèque influencé par le surréalisme. Jezek lui-même
était un lecteur aussi bien de Molière que de Proust et d’Apollinaire
et des surréalistes français. Il mit en musique des poèmes
de Pierre-Albert Birot, traduits par Karel Capek et la plupart des poètes
tchèques du moment (Nezval, Seifert, Halas, Vancura) sans compter Pouchkine
et Cocteau. Celui-ci intéressait tout ce monde pragois et favorisait
sa curiosité envers toutes les nouveautés à commencer
par le jazz. Dès 1927, Jezek s’était rendu à Paris
pour rendre visite à Martinu, toujours féru de modernisme, particulièrement
de sport, d’aviation, de cinéma, de radio et du jazz introduit
à Prague par son confrère Burian, compositeur et touche-à-tout
prodigieux. Fasciné par l’écoute de Gershwin, de Duke
Ellington, de Louis Armstrong, « il retrouvait dans leur musique, dans
son rythme et ses harmonies, ses contrastes et sa souplesse, celle de la rue
présente en chaque individu ».
On ressent quelque amertume devant un destin aussi tragique et aussi bref que celui de Jezek. Presque aveugle et de santé délicate, il faisait une double carrière. Ses oeuvres, hormis la musique des revues présentées au Théâtre libéré et quelques musiques de film, se rattachent à sa prime jeunesse, à sa sortie du Conservatoire. Il ne subsiste guère qu’un fameux Concerto pour piano composé pour son concours de sortie dont les trois mouvements portaient des intitulés de danses modernes : Fox-trot, Tango, Charleston, ce qui décida de son engagement au Théâtre libéré, une Fantaisie pour piano et orchestre en 1930, également marquée par le jazz et un Concerto pour violon et orchestre de la même année créé le 26 septembre 1930 par le violoniste si réputé, ami de Martinu, Stanislav Novak et la Philharmonie tchèque dirigée par Vaclav Talich… mais aussi un Bugatti step en l’honneur du pilote français Louis Chiron qui avait remporté le grand prix automobile à Brno. Sa musique surprenait par son audace et sa liberté, se souciant peu des règles, de sorte que la critique ne lui était guère favorable. Ainsi en fut-il de son Quintette à vent (1931) où, a dit le grand musicologue Vaclav Holzknecht, il flirta avec la « laideur », et encore une Sonate pour violon et piano (1933), deux Quatuors (1932 et 1941). Sa musique était le reflet de ses humeurs, comme sa Sonatine (1928) pour piano, ses Bagatelles (1933), sa Rhapsodie (1938), sa Toccata (1939) ou son ultime et douloureuse Sonate de 1941, œuvres qui tracent le portrait de cet enfant doux et terrible.
Après les accords de Munich, les autorités, désireuses de ménager ce qui déjà ne pouvait plus l’être, n’autorisèrent pas la réouverture du Théâtre libéré. Jezek et ses compagnons Voskovec et Werich s’exilèrent aux Etats-Unis avant l’entrée des troupes allemandes à Prague. Là-bas, la solidarité tchèque aida Jaroslav Jezek à vivre et à composer dans la souffrance. La mort le surprit le 1er janvier 1942. Il avait trente-cinq ans.