> La musique de Wagner au piano : le passé dans le présent
par
Heath LEES


Wagner au piano

Il y a quelques semaines, le Festival Wagner s'est terminé à Bayreuth. Tout au long de ce Festival, des pèlerins sont venus de plus en plus nombreux assister aux préparations musicales qu'offrait chaque jour en milieu de matinée un des plus célèbres spécialistes de la musique de Wagner jouée au piano : Stefan Mickisch. Plus d'une centaine d'auditeurs passionnés se sont retrouvés dans une salle d’église fraîche et lumineuse, équipée simplement d’une scène, d’un piano et d’un microphone, et située dans une rue justement nommée « Richard Wagner Strasse ».



La tâche de Mickisch n'a pas été une mince affaire. Pendant ce festival de cinq semaines il a donné plus de trente introductions de quatre vingt dix minutes chacune, performances fascinantes pour l'auditoire tant est unique sa façon d’alterner paroles et piano et même de faire les deux ensemble ! Pianiste déjà très renommé (plus de deux douzaines de doubles albums de ses enregistrements en vente à l'entrée de la salle !), il est devenu le numéro un dans le domaine des transcriptions pour piano de la musique de Wagner, et c'est souvent par cœur qu'il joue ses exécutions matinales.

Tout comme pour le premier « Magicien de Bayreuth », il se dégage aussi de Mickisch comme une espèce de magie d'ou émerge une sorte de musique « über-Wagner » qui se transforme souvent en « über-Musik ». Par exemple, alors qu'il est en train de jouer les accords augmentés de l'accompagnement du Fliedermonolog des Maîtres Chanteurs, Mickish y glisse tout à coup les premières mesures de la sonate pour piano d'Alban Berg. Mais il s'y prend de telle manière que la connexion semble aller de soi ; tout paraît normal et absolument correct.

Ou bien, dans le deuxième acte de Tristan, la partie des cors qui se joue dans les coulisses se transforme miraculeusement sous ses doigts en section du trio pour cors de la symphonie Héroïque de Beethoven qui à son tour, par un savant effet de « trompe-l'oreille », va se fondre dans la partie des cors de la Symphonie Alpestre de Richard Strauss, pour enfin revenir à Wagner via la partie pour cors annonçant les invités dans Tannhäuser. Ou encore, la descente de Wotan dans le Niebelheim qui s'accompagne d'une cascade de notes à vous couper le souffle, jouées dans les octaves les plus basses du piano et derrière lesquelles on a l'impression d'entendre les danses primitives de Ginastera ou les percussions énergiques d'une toccata de Prokofiev.

Mickisch idolâtre Wagner, et pourtant son explication de texte est irrévérencieuse à plaisir. Les plaisanteries sur sa musique se mêlent à des remarques pleines d'humour sur sa vie sentimentale et à des parodies caustiques de commentaires pompeux du compositeur. Les auditeurs étant en grande majorité Allemands, ces plaisanteries quelque peu « sacrilèges » sont facilement acceptées ; il n'en serait certainement pas de même si le pianiste conférencier était un Français ou un Anglais ! Mais quand il s'agit de Wagner, on peut tout pardonner à Mickisch tant il est évident qu'il en adore chaque note, à tel point qu'il ne recourt jamais aux habituels et faciles tremolos d'octaves répétés ad nauseam, ni aux réductions arbitraires. Bien au contraire, chaque double croche est là, avec tous ses ornements délicats ou énergiques, à la main gauche ou à la main droite alternativement ou aux deux à la fois; sont là aussi les grandes envolées du ténor, les notes les plus hautes et les plus basses atteintes par d'amples croisements de bras, et toutes les couches de la texture musicale sont fidèlement rendues. Des regards s'échangent entre les auditeurs, des sourires entendus, comme pour dire: « Oui, c'est exactement cela la musique de Wagner !  »

Wagner et la France

En fait, il est vraiment dommage que si peu de Français assistent à ces introductions. Bien sûr, le titre de l'annonce est plutôt rébarbatif pour les étrangers: « Einführungsvorträge ». De plus, pour Mickisch il serait hors de question d'utiliser une autre langue que l'allemand, et qui plus est un allemand au lourd accent bavarois et aux tonalités de contrebasse. Mais puisqu'il joue plus qu'il ne parle, les Français pourraient quand même prendre beaucoup de plaisir à l'entendre jouer et aussi apprendre beaucoup de choses.

Il pourrait aussi y avoir une autre raison pour les Français d'avoir envie d'assister à ces conférences, c'est qu'en vérité, Mikisch reprend une ancienne tradition française qui était de jouer Wagner au piano. En effet, après le scandale que causa Tannhäuser a Paris en 1861 et son expulsion de l'Opéra, il n'y eut plus de représentations d'opéras de Wagner sur les scènes françaises pendant presque trente ans, et seuls quelques extraits pour orchestre de sa musique étaient joués parfois aux concerts symphoniques. Mais par contre, Wagner était très prisé dans certains salons littéraires et musicaux à la mode dans ce temps, et les habitués férus de musique pouvaient y entendre de grands pianistes comme Saint-Saëns et de grands improvisateurs littéraires comme Villiers de l'Isle-Adam donner des exécutions impromptues de ses opéras. Cela a grandement contribué à faire connaître la musique de Wagner aux six coins du pays.

Bien que sa contribution soit largement oubliée de nos jours, Villiers de L'Isle-Adam fut de son temps un puissant agent de publicité pour Wagner. Et pourtant, il ne jouait du piano qu'en bon amateur, il chantait assez mal et avait l'habitude d'improviser les parties qu'il avait oubliées (quoique dans ses bons jours il était capable d’attaquer des actes entiers par cœur). Contrairement à Mickisch, il ne pouvait pas rendre des textures entières de partitions et il était loin du niveau technique et expressif de celui-ci. Mais ceux qui l'ont entendu, comme Mallarmé et d'autres écrivains, ont toujours trouvé ses exécutions stupéfiantes, et ce malgré son manque de professionnalisme. En témoigne comme exemple cette réaction étonnée de Henri Roujon :

« Il jouait [...] sur le clavier avec furie, chantant toutes les parties, donnant, à force de ferveur, l'illusion d'une fête de théâtre. C'était incorrect et superbe. »

Mais il y a quand même quelque chose que Villiers a pu faire et qui est impossible à Mickisch : rendre visite à Wagner ! Une première fois en 1869, avec ses amis Judith Gautier et Catulle Mendès, et une deuxième fois en 1870 (en dépit de la déclaration de guerre entre l'Allemagne et la France). Auprès de Wagner, la découverte que celui-ci jouait et chantait ses propres œuvres exactement comme il le faisait lui-même, remplit Villiers d'un bonheur infini. En effet, le compositeur ne se préoccupait pas beaucoup de précision mais s'ingéniait surtout à produire le meilleur effet théâtral afin de permettre aux auditeurs qui n'auraient jamais vu ni entendu cette œuvre de pouvoir en saisir le déroulement en imagination. Dans les lettres qu'il écrivit à son ami Jean Marras, on sent que Villiers s'est senti justifié par cette expérience et il continua à donner ses performances tout au long des années soixante-dix et quatre-vingt. On peut dire que jusqu'à sa mort, Villiers de l'Isle-Adam fut, avec son piano, un des plus grands avocats de la musique de Wagner en France.

Qu'aurait pensé Villiers de l'Isle-Adam s'il avait pu entendre Mickisch à Bayreuth ? Sans aucun doute il aurait salué en lui l'excellent pianiste allemand et la somme de connaissances musicales qu'il a su transmettre à ses auditeurs.

Mais il aurait aussi rapproché les effets de scène du pianiste de cette tradition théâtrale de la musique de piano qu'il avait lui-même créée plus d'un siècle auparavant. Et malgré un naturel plutôt effacé, il aurait très certainement ressenti un sentiment de légitime fierté en réalisant qu'il avait été, lui en son temps, le premier « showman » des pianistes wagnériens.



Retour haut de page


Autres dossiers
.....................................................................................................................................................