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Stéphane Blet rend hommage à Horowitz
propos recueillis par Thomas Herreng
Le monde musical célèbre en 2009 le vingtième anniversaire de la disparition de l'un des pianistes les plus célèbres -et peut-être les plus controversés- du vingtième siècle : Vladimir Horowitz. A cette occasion, le pianiste Stéphane Blet, disciple de Byron Janis lui-même unique élève d'Horowitz, a enregistré un récital en forme d'hommage. On y trouve ses paraphrases les plus célèbres (Carmen, la Marche de Rakoczy) mais également quelques clins d'œil, comme une transcription de l'Adagio d'Albinoni réalisée par Stéphane Blet sur les conseils du maître. Le pianiste français a accepté de nous parler de la légende du piano qu'était Horowitz, de leur rencontre, de sa personnalité facétieuse et de son jeu inimitable.
Horowitz possédait un jeu très particulier, un touché immédiatement reconnaissable. Comme caractériseriez-vous son approche du clavier ?
Stéphane Blet : Sa technique était très personnelle, tout le contraire de ce que l'on assimile habituellement à l'école russe de piano. Il plaçait les coudes en-dessous du clavier, et jouait avec les doigts à plat. Il avait ainsi plus de maîtrise du son qu'avec une attaque verticale. Il lui fallait un instrument à la mécanique très légère. Il avait, pour cela, fait trafiquer son piano. La première fois que j'ai joué dessus, j'étais très surpris ; on a comme l'impression de jouer sur une table. On sent à peine l'enfoncement des touches. C'est également ce qui apparaît sur les vidéos qui nous restent de lui. Il ne fait jamais de grands mouvements. Très économe de ses gestes, il obtient néanmoins une projection sonore incroyable.
Vous l'avez rencontré plusieurs fois. Comment était-il en tant qu'être humain ?
SB : Je l'ai vu une dizaine de fois. J'ai fait sa rencontre par l'intermédiaire de Richard Probst, le président de Steinway aux Etats-Unis, alors que je travaillais dans le sous-sol de la firme à New York. Il était charmant, très drôle et riait beaucoup. Mais il n'a sûrement pas toujours été comme ça. Les conditions de nos rencontres étaient très décontractées. Les séances étaient gratuites, on ne peut pas vraiment parler de cours. Je me souviens qu'il écoutait les œuvres que je lui jouais jusqu'au bout, sans m'interrompre, accoudé au piano. Ensuite, il s'asseyait devant le clavier, me proposait plusieurs façons d'interpréter un passage.
Il disait que le pianiste doit avoir le sentiment d'exagérer car il ne peut pas avoir autant de recul que le public. A la réécoute, on s'aperçoit souvent que l'on aurait pu faire plus. Il ne faut pas hésiter à marquer les contrastes, souligner une phrase ou faire ressortir un contre-chant. Horowitz avait beaucoup appris des sonorités de l'orchestre, la précisions de celui de Reiner, et des chanteurs, notamment le lyrisme d'un Caruso.
Quelles étaient ses références en termes pianistiques ?
SB :Une chose qu'il faut savoir, c'est qu'il adorait le jazz. Quand il se mettait au piano, il me jouait aussi bien des extraits de ses propres Variations d'après Carmen que du Art Tatum dont il possédait tous les disques. Je lui trouve de nombreux points communs avec Eroll Garner ; l'attaque, la sonorité un peu acide, le sens rythmique.
Du côté des pianistes classiques, il adorait Gieseking. En revanche, Salomon l'ennuyait. Il reprochait à Cortot un aspect artificiel, un peu manipulateur. Je pense que ce jugement est très injustes. Ils ont beaucoup de similitudes ; un jeu très travaillé qui paraît naturel, l'appui sur les débuts de phrase notamment.
Chez lui, il avait la photo de Rachmaninov et le portrait de Paderewsky au-dessus de son piano. Il était fasciné par le personnage. Il aurait probablement aimé être compositeur. Il considérait que le Troisième Concerto de Rachmaninov était écrit pour lui, alors que ce n'est pas vrai ; il est dédié à Hofmann et il le savait bien. Horowitz a d'ailleurs écrit une Danse excentrique dans sa jeunesse, curieux mélange de Satie et de Poulenc que l'on n'attendrait pas sous sa plume.
Quels événements sont prévus pour cette année anniversaire ?
SB : J'ai le projet d'éditer ses transcriptions. Elle n'ont encore jamais été publiées et circulent sous des formes très approximatives. Mais il m'a permis de recopier ses brouillons. J'ai également noté certains de ses doigtés, souvent non conventionnels, qui privilégient le rapprochement de la main pour conserver une meilleur précision des attaques. Je voudrais en faire une édition de travail « à la Cortot », avec des conseils de travail. Et notamment sur les pédales. Je ne crois pas qu'elles soient variable d'un piano à l'autre, d'une acoustique à l'autre. Il utilisait des pédales « décalées » pour faire ressortir les contre-chants. Et il se servait très librement de la pédale douce une corda pour changer de couleur, plus que de nuance. Par exemple, il débutait la fameuse Etude en octaves de Scriabine (op.8 n°12) una corda bien que dans la nuance forte. Il se ménageait de la sorte une progression formidable jusqu'au climax. Le but ultime doit toujours rester l'expressivité.
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