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LA CRITIQUE MUSICALE À L’HEURE D’INTERNET
par Fanny Fossier
La critique est un élément majeur de la presse musicale. C’est pourquoi la PMI a voulu explorer cet art parfois menacé en examinant sa situation dans les pays de divers membres de l’association afin de mieux en comprendre les ressorts et les évolutions.
On le sait bien : la critique musicale ne connaît pas nécessairement ses plus beaux jours. Les pages culturelles consacrées à la musique classique des journaux généralistes de certains pays comme la France, la Roumanie ou la Corée du Sud sont peu nombreuses, et les postes de critiques à temps plein de plus en plus inexistants. C’est le cas par exemple au Canada et aux Etats-Unis où l’on ne compte presque plus de critique musical aux postes de responsabilité éditoriale des journaux. Dans ce pays, faute d’argent, les critiques sont souvent contraints de « ramasser » plusieurs concerts en une chronique. En Corée, les journalistes tournent entre différents sujets - politique, culture, etc. - et sont amenés à parler de domaines dont ils ne sont pas spécialistes. Et l’on entend souvent que la musique classique est trop élitiste, trop difficile à comprendre. Cela ne fait plus vendre. En outre, l’univers des médias connaît un bouleversement non négligeable dû notamment à l’avènement d’Internet. Ce nouveau média n’est pas anodin : n’importe qui ou presque peut se connecter et trouver une multitude d’informations, de la plus haute à la plus basse qualité. La critique musicale n’a pas échappé au raz-de-marée du réseau informatique. Cela l’a-t-elle aidée ou défavorisée ? Sans vouloir répondre à la normande, peut-être les deux.
Outre la raréfaction des pages culturelles dans les journaux généralistes, en particulier consacrées à la musique, on constate la paupérisation de certains magazines musicaux : en France, Classica a racheté Répertoire et Le Monde de la Musique, et en Belgique, le magazine Crescendo a bien du mal à subsister - subsiste justement sa version online. Pourquoi une telle diminution ? Très probablement en raison de l’impératif de vente. C’est ce que souligne Gérard Mortier dans une interview accordée en mars 2009 à la revue Médias alors qu’il est encore à la direction de l’Opéra de Paris : « Les journaux, actuellement, sont obnubilés par leurs ventes : je m’interroge donc sur le bien-fondé de leurs points de vue. […] Les journaux se soumettent trop au « commercial »1. On a en effet plus de chances de vendre son journal ou son magazine en évoquant les spectacles et événements grand public que la musique classique. Autre écueil guettant la musique classique : la « peoplisation » comme ce fut le cas pour Roberto Alagna. De plus, comme on trouve beaucoup d’informations gratuites sur Internet, on se dit que la donne n’est peut-être pas près de s’inverser.
La presse musicale « traditionnelle » serait-elle donc une espèce en voie de disparition ? Pas nécessairement. Si l’on regarde la situation dans certains pays, comme l’Allemagne, on constate que, contrairement à la France par exemple, les pages culturelles dans les journaux généralistes sont bien plus nombreuses. D’ailleurs, les journaux eux-mêmes sont bien plus nombreux qu’en France. Serait-ce dû à la mentalité de la société allemande ? Il est permis de le penser lorsque l’on sait que l’Allemagne est un pays éminemment musical. Au Royaume-Uni la situation est elle aussi plutôt encourageante : même si les critiques ne sont pas très nombreuses et assez courtes, un journal comme The Guardian en publie quasiment tous les jours. De plus, le supplément The New Review du journal The Observer, qui appartient au Guardian Media Group et paraît le dimanche, réunit un certain nombre de critiques de concerts et d’opéras plus longues que dans les éditions de la semaine, ainsi que des critiques de disques, certes (très) courtes, mais que l’on est heureux de pouvoir lire.
Quoi qu’il en soit, on ne peut nier le bouleversement qu’Internet a opéré. Avec ce nouveau média, une multitude d’informations est apparue. On dénombre ainsi des sites spécialisés sur lesquels écrivent des gens connaissant bien la musique, voire des professionnels tels www.altamusica.com, www.concertclassic.com, www.concertonet.com, www.forumopera.com, www.resmusica.com ou www.webthea.com en France, www.klassikakzente.de et www.klassik-heute.com en Allemagne, ou encore Cronica muzicala online (http://cronici.cimec.ro/) en Roumanie ; des sites, blogs ou forums faits par des amateurs « sérieux » comme http://lartdelacritique.wordpress.com/, blog d’une journaliste indépendante québécoise qui se donne comme objectif de « critiquer des concerts et mettre en ligne [s]es critiques avant que celles des critiques professionnels soient publiés dans les journaux, pour ensuite les comparer », ou encore http://wanderer.blog.lemonde.fr/a-propos/, fait par un mélomane passionné. Enfin, on dénombre également des sites, ou plutôt des blogs et forums, où l’on peut trouver tout et n’importe quoi. Outre un discernement nécessaire face à un tel afflux d’informations, un véritable débat a vu le jour : pour certains, Internet serait une menace car « Monsieur et Madame Tout-le-Monde » peuvent donner leur avis sur les événements musicaux. C’est ce que dénonce Gérard Mortier dans l’interview précédemment mentionnée : « Internet change encore la donne. Prenez Le Parisien. Plus besoin de professionnels, on demande à monsieur Tout-le-Monde de dire ce qui est bien ou non. Comment nous, qui défendons un art prétendument élitiste, allons-nous rester présents, exigeants et honnêtes envers nous-mêmes, tout en essayant d’atteindre le grand public, alors que nous ne sommes pas du tout aidés par les grands médias ? » De même, le site Internet d’information musicale www.resmusica.com a adressé une lettre à Gaëtan Naulleau, chef de rubrique (disques) à Diapason. Celui-ci en effet, dans le numéro de mars 2009 (même date que la publication de l’interview de Gérard Mortier), expliquait son inquiétude face à la paupérisation de l’espace dévolu à la critique dans la presse papier, affirmant que « cette disparité [d’informations sur Internet] ne suscitera jamais la même confiance qu’un bon journal – et la même émulation parmi ses signatures2 ». Les rédacteurs de www.resmusica.com lui répondent en soulignant qu’ils déplorent également la situation de la critique musicale dans la presse papier, mais tiennent à préciser qu’Internet peut tout aussi bien susciter la confiance des lecteurs et l’émulation des rédacteurs à condition d’user d’un peu de discernement face à l’abondance d’information sur le Net, et que, chez www.resmusica.com, ils ont « décidé d’occuper [la] place laissée vacante par la presse papier : l’espace d’expression se déplace, tout simplement, vers Internet, puisque le papier n’offre plus grand-chose ».
Ainsi Internet conjuguerait-il deux défauts majeurs : une surabondance d’informations au sein de laquelle on peut vite perdre ses repères, et ce d’autant plus que tout un chacun peut écrire ce qu’il souhaite, y compris à propos de la musique, et, de là, parfois, voire souvent, une réputation de média peu « sérieux ». C’est ce que pense Gaëtan Naulleau mais aussi dans une certaine mesure certaines institutions, notamment des maisons d’opéra, qui n’accordent pas autant de crédit aux sites Internet qu’à la presse papier, même si des journalistes compétents et qualifiés dont la réputation n’est plus à prouver y collaborent.
Internet peut donc être un média sérieux, sauf quand les amateurs s’en emparent. Mais est-ce nécessairement un mal que tout un chacun puisse s’y exprimer? Si certaines personnes vont se cantonner au « j’aime » / « je n’aime pas » sans apporter d’explications, ces réactions, aussi « primaires » soient-elles, sont le reflet d’un véritable intérêt pour la musique. Freiner cet engouement serait non seulement impossible, mais surtout pas souhaitable : ce serait prendre le risque de diminuer l’enthousiasme pour la musique classique. En outre, Internet a peut-être apporté un élément positif dans l’écriture critique : le ton de parole y est en effet souvent beaucoup plus libre que dans la presse papier, qui use parfois d’un langage un peu pompeux voire péremptoire. Les revues spécialisées de la Corée du Sud, par exemple, n’attirent qu’un lectorat de musicologues, d’étudiants ou de professeurs de musique du fait que le style employé ne correspond pas véritablement aux aspirations du grand public qui se tourne alors vers les disques - la vente de disques de musique classique représente 15% des ventes totales de disques en Corée. C’est ce constat qui a amené les critiques néo-zélandais et australiens à changer le ton de leurs articles pour adopter une langue plus attractive sans rien enlever du contenu des chroniques. De là découlent en réalité deux questions : celle de la proximité avec les lecteurs et celle de la réputation du critique et du journal. Tout l’art en effet est de parvenir à intéresser le lecteur sans pour autant élaborer des articles simplistes dépourvus de sérieux. Au Canada, certains journalistes sont renvoyés parce qu’ils parlent trop librement, leur ton n’étant pas adapté à la politique éditoriale du journal. C’est pourtant cette liberté de ton qui intéresse. De plus, l’Amérique du Nord fait face à une forte immigration non européenne. Les populations immigrées ne connaissant pas vraiment la musique classique, les critiques doivent se faire aussi pédagogues, en adoptant un langage adapté.
En somme, Internet, plus qu’une menace, serait une alerte : les mélomanes recherchent des articles de qualité mais s’adressant à eux dans un esprit de proximité, peut-être même de communauté. Internet l’a fortement montré avec le succès des réseaux sociaux et des forums. En Corée, face au « circuit fermé » des revues spécialisées, des mélomanes ont créé des sites pour échanger entre eux. C’est ainsi qu’on a pu chercher des solutions pour proposer un contenu sérieux mais accessible, permettant au lecteur de se sentir proche de la musique classique. L’une d’elles a été la mise en place d’une version Internet complétant la version papier pour les journaux et magazines. Dans certains cas, comme en Corée, il s’agit de versions de présentation proposant les titres des articles. Pour avoir accès au contenu total, il faut s’abonner à la revue. Dans d’autres cas, on propose une version Internet complète avec parfois des contenus exclusifs en ligne, des vidéos et des programmes audio, comme le magazine américain Opera News. Le but est évidemment de présenter des contenus diversifiés afin d’attirer et d’intéresser les internautes. Ce magazine permet également aux internautes, via son blog, de poster leurs commentaires, et donc d’être en quelque sorte inclus dans une dimension de communauté.
De même, la grande majorité des sites - ou magazines en ligne – spécialisés cherchent à créer d’une manière ou d’une autre une communauté de lecteurs. La façon la plus simple réside peut-être dans l’abonnement à la lettre d’information du site, ce que proposent www.resmusica.com ou www.concertonet.com. www.webthea.com propose même aux internautes d’écrire aux rédacteurs. D’autres sites, tel www.qobuz.com, proposent de rester en contact avec [eux] grâce aux pages facebook et twitter du site. Ce site a également développé son blog, laissant aux internautes la possibilité de poster des commentaires. www.concertclassic.com propose également une rubrique intitulée « Vos réactions ». L’idée est donc d’être accessible. C’est dans cet esprit que la question du langage prend peut-être tout son sens. Les contenus diversifiés de certains sites Internet, que nous avons soulignés, sont notamment fondés sur une idée de diversité du langage afin de s’adresser au plus grand nombre de lecteurs possible. Dans la rubrique « About us » [« Qui sommes-nous »] du site internet du magazine britannique Gramophone, on peut lire une citation de son fondateur, Compton Mackenzie, considérée comme la philosophie qui guide encore aujourd’hui ses successeurs. Mackenzie promettait en effet d’ « écrire en tant que serviteurs du public : et si nous nous permettons parfois une certaine liberté de parole en parlant de nos maîtres, une telle liberté de parole est le privilège de tous les bons serviteurs ». À lire certains commentaires issus de ces sites, cette formule serait la clef du succès. Cependant, la prudence est de mise face à cette volonté communautaire : Gérard Mortier évoquait le journal Le Parisien et sa façon de demander à Monsieur et Madame « Tout-le-Monde » de donner son avis. On a le même phénomène avec le journal Le Monde qui propose à ses abonnés de créer leurs propres pages web avec leur(s) blog(s) et même leurs propres chroniques ! Certes, le lecteur est inclus dans une dimension de communauté, mais ne risque-t-on pas de sombrer dans la confusion ? Le lecteur n’est pas journaliste…
Quoi qu’il en soit, l’enjeu réside surtout dans la qualité des contenus. Les sites Internet spécialisés, nous l’avons vu, mettent un point d’honneur à proposer une information de qualité, et, comme pour assoir cette politique éditoriale, on remarque tout d’abord l’apparition d’un néologisme, certes passé dans le langage courant, mais qui n’est pas anodin : la plupart de ces sites spécialisés sont appelés des « webzine », contraction de « magazine » et de « web ». Ce terme souligne bien l’optique de ces sites : proposer un contenu aussi riche que les magazines mais sur le web. www.altamusica.com, par exemple, propose des chroniques, dossiers et entretiens comme un magazine musical « traditionnel », et www.concertclassic.com a réparti ses comptes rendus et diverses chroniques en lien avec l’actualité musicale sous la mention « journal ». De plus, les sites n’hésitent pas à donner la liste de leurs rédacteurs et même à les présenter comme on le peut voir sur www.anaclase.com ou sur www.webthea.com, de sorte à montrer la haute qualification de leur rédacteurs qui, pour certains, ont travaillé ou travaillent encore dans la presse « traditionnelle ». Autre façon de démontrer que l’on est un média sérieux : présenter ses partenaires et les institutions qui font confiance au site Internet en question. www.resmusica.com a ainsi de nombreux partenaires, dont la revue La Lettre du Musicien, et www.qobuz.com est lié au magazine Classica. Enfin, la longévité des sites Internet musicaux peut être un gage de sérieux car si les rédacteurs n’avaient pas voulu rendre compte au mieux de l’actualité musicale, ils auraient probablement abandonné la mise à jour du site en question, qui demande un certain investissement. On peut ainsi citer www.concertclassic.com, qui fête cette année ses dix ans d’existence et www.concertonet.com, qui existe depuis 1997.
En somme, une langue claire et s’adressant à chacun – professionnel, amateur ou néophyte – un esprit de communauté et des articles de qualité semblent être les ingrédients de la recette d’un média traitant avec succès de la musique classique. D’aucuns diraient que tout cela relève de l’utopie étant donné les réalités économiques touchant la presse dans certains pays. Certes, les informations gratuites sur Internet ont pu fragiliser la presse papier. Les rédacteurs des sites Internet spécialisés – gratuits pour la très grande majorité – ne désirent pas pour autant le déclin de la presse papier. Ils se sont tournés vers Internet car ils pouvaient y trouver un espace d’écriture plus large que dans la presse « traditionnelle ». C’est le serpent qui se mord la queue. Face à une telle situation, pourquoi les pages culturelles de certains journaux demeurent-elles si restreintes ? Plus qu’une réalité économique, la raison est peut-être à chercher dans la mentalité de la société. Nous l’avons vu : en Allemagne, la situation est bien meilleure. Aurait-on tendance, comme l’estime Gérard Mortier, à ne penser qu’à des préoccupations « commerciales », et de ce fait, à hiérarchiser l’information sans prendre en compte l’importance de la culture, élément d’épanouissement personnel et collectif ? Rappelons à cet égard qu’Internet est un phénomène mondial. Lorsque l’on constate qu’un site comme www.theoperacritic.com, site Internet néo-zélandais d’information musicale qui connaît un véritable succès auprès de grands chefs d’orchestre, de musiciens, de chanteurs et de mélomanes de toutes parts, on se dit avec soulagement que la culture est fédératrice et que la musique classique a encore de beaux jours devant elle. Espérons alors que les journaux généralistes en tiennent compte.
Nous adressons nos remerciements aux personnes suivantes qui nous ont permis d'élaborer cet article: Caroline Alexander, Mihaï de Brancovan, Dong-Jun Kim, Heath Lees, Erna Metdepenninghen, Stephen Mudge, Claudio Poloni, Costin Popa, Didier Van Moere et Jean-Jacques Van Vlasselaer.
1. ↑ http://www.revue-medias.com/La-critique-musicale-a-beaucoup,467.html
2. ↑ http://www.resmusica.com/article_6515_edito_edito_lettre_ouverte_a_gaetan_naulleau.html
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