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Chosta cent ans ? C’est pas vrai !
Par Marcel Marnat

Il aurait donc eu cent ans, ce 25 septembre 2006, le plus injurié des
grands du XXè siècle... On l’a oublié (tant, de
nos jours, il fait partie du répertoire ordinaire) mais il n’
y a pas trente ans l’auteur d’un ouvrage sur le Quatuor au XXe
siècle ne trouvait même pas bon de le nommer !
Et que ne lisait-on
pas, dans la presse anti-communiste, sur ce musicien-valet-du-régime,
sur le pompiérisme abject de ses musiques de films (la Chute de Berlin)
sur la platitude de ses pensums “soviétiques” (7è
Symphonie, le Chant des Forêts)...
La bonne conscience est sans doute la chose du monde la mieux partagée
mais quand elle s’appuie à l’ ignorance dédaigneuse,
à la désinformation systématique, à des mauvaises
foi culturelles indécrottables, les résultats sont prodigieux.
Lorsque le 9 août 1975 se répandit, le soir, la nouvelle de sa
mort, j’étais, malheureusement, le seul “musicographe”
à Paris à n’ être pas en vacances. On me demanda
bien une dizaine d’articles, là, tout de suite. Tant pis si j’
avais déjà servi la concurrence... La plupart de ces pages ne
parurent pas: elles
n’étaient pas conformes à ce qu’il fallait dire
à cette époque là.
L’écoute attentive de ce qu’on avait bien voulu publier,
des photos souvent déconcertantes, le caractère foutraque de
tout ce qui s’écrivait: tout laissait supposer qu’un vrai
Chostakovitch était ailleurs. Et, petit à petit, parurent des
oeuvres sidérantes.
Ce fut, par exemple, la 13è Symphonie sur des poèmes vengeurs
d’Evtouchenko, jeune rebelle dont Moscou fit, un temps, l’emblème
de son libéralisme (qu’est-il devenu?). On l’entendit réciter
des poèmes à Paris et quelque chose de profondément russe
balaya les objections... On reçut aussi Stenka Razine, cantate qui
ne sonnait pas vraiment “soviétique”. Plus tard ce furent
d’hallucinants Poèmes de Michel-Ange et décidément
il y avait un Chosta nouveau qui non seulement contredisait l’image
dépréciative en vigueur mais qui, en plus, amenait à
réévaluer des musiques parfois dédaignées.
Le grand choc fut l’enregistrement (et la tournée russe qui suivit)
de l’opéra le Nez, enregistré par Rojdestvensky l’année
même de la mort du compositeur: outre l’originalité captivante
de l’ensemble, il y avait cet intermède en percussions menaçantes,
avec sirène et tout: comment ne pas songer à Varèse et
l’on découvrait que Chostakovitch avait montré son Nez
un an avant Ionisation... Des doctes prirent alors un air pénétré
pour affirmer que le russe était moins tellurien !
On réalisait, aussi, qu’ avant que la foudre stalinienne ne pulvérise
Lady Macbeth , cet autre opéra prodigieux avait été joué
à Londres, Amsterdam, Cleveland, Zurich, Zagreb ou Lubliana, bref partout
sauf à Paris... et d’ailleurs qu’est-ce qui empêchait
qu’on y revienne? Pourquoi l’Occident, si fier de ses libertés,
respectait-il l’oukase du Petit Père des Peuples ?
À vrai dire on n’a toujours pas fourni d’ explication.
En 1980, André Lischke proposa la traduction d’entretiens au
magnétophone avec un nommé Salomon Volkov. Témoignage
(Albin Michel) est édité chez nous sans grand soin et sans index,
par là même guère utilisable. Mais quelle lecture ! Soudain
on comprenait tout ! Et notamment la tactique d’un grand créateur
sans cesse menacé qui balançait au pouvoir ses cantates et ses
hymnes, paravent derrière lequel il travaillait tranquillement à
ses quinze quatuors, aux dernières symphonies ou à ces pièces
qu’on découvre une par une et qui, toutes, manquèrent
de lui valoir les glaces de la Sibérie...
Et quels portraits (Glazounov en particulier) ! Et l’atmosphère
de l’ex-URSS ! ... la terreur et l’espoir, tout au long de ces
320 pages dignes des plus grands russes. Evidemment les moscoutaires dénoncèrent
un faux, un caca de la propagande impérialiste, comme Kravcheko avait
été faux et même le rapport Krouchtchev ! N’empêche
que la bio de Krzystof Meyer, parue depuis (Fayard, 1994), documentée
mais totalement vide d’ idées, fait, à côté,
bien piètre figure... Chez le même éditeur, les mémoires
de Galina (Vichnevskaya) apportèrent des compléments qui n’
étaient pas tristes : ainsi naquit un feuilleton malsonnant sur France
Musique (c’ était le bon temps).
Alors, un tout jeune homme, Emmanuel Utwiller, à Paris, décida
de renouer tous ces fils, de s’y retrouver. Et d’ouvrir devant
cet inconnu illustre le boulevard de ces concerts dont on sort en larmes,
bouleversé par la musique, ou (mieux encore) anéantis de reconnaissance
envers ces jeunes qui nous offrent tant de musiques si intenses, si nécessaires
(parfois même si drôles: le Souriceau stupide, inoubliable, au
grand amphi de la Sorbonne, excusez du peu !)... Nos associations symphoniques
? Il n’ y eut que Jacques Mercier et l’ Orchestre d’ Ile
de France (jamais un seul compte rendu) pour jouer les Symphonies, superbement,
mais maintenant il exerce à Metz...
Pourtant, partout dans le monde, les intégrales se multiplient : Haitink,
Barchaï, après Kondrachine qui était venu mourir en Hollande,
et j’ en oublie, bien sûr. L’ important c’ est qu’
on en redemande, et qu’on l’ aime chaque jours davantage, ce russkof
rabougri mais qui pensa grand comme l’ Homme -en un pays où des
Tikhon Khrennikov prospéraient en cirant les bottes.
Cent ans ? C’ est pas vrai.
Il eut “des souvenirs comme s’ il avait mille ans” où
alors, au contraire, il fut la jeunesse, la jeunesse rebelle et inventive.
À croire qu’une jeunesse pas conne ça existe ! Merci Chosta.
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